Noël approchait, était presque là
Il neigeait
Vous pensez peut-être que cest une histoire très ancienne ou quelle se passait en haute montagne, car un Noël blanc, cela fait bien longtemps que cela ne sest pas vu chez nous
Mais non ! Cela se passait bien chez nous, ou plutôt chez mon ami Antoine. Il neigeait donc. Il neigeait en bourrasque. Pas question de sortir en balade. Même une obligation aurait eu de la peine à convaincre Antoine de sortir
De lautre côté de la cour de la maison, dans sa niche, le chien regardait son écuelle disparaître sous la neige, pendant que le vent jouait de ses grandes orgues dans les interstices quil trouvait sur le toit, dans les parois du hangar et dans le vieux four à pain abandonné aux souris
Antoine regardait, rêveur, par la fenêtre, en se balançant sur sa chaise à bascule. Le léger grincement de la chaise donnait la mesure aux crépitements du bois qui geignait en se tordant dans la cheminée. Tout cela entraîna Antoine dans un état de somnolence, mi-veille mi-sommeil, et il fit un songe
Tout commença à tourner dans la tête, sans quil pût résister. Il navait dailleurs pas envie de résister car ce sentiment de chavirement nétait pas désagréable
était même fascinant : cétait comme si le corps et lesprit de mon ami sagençaient différemment
Et voici quil était devenu une petite ville
Avec des maisons, une église, une auberge, un grand magasin et une école
Ce qui était singulier, cest que chaque maison avait, non
Plutôt était quelque chose dAntoine. Et comme on était tout près de Noël, cette ville grouillait dactivités
Tout comme Antoine !
Et voici quun inconnu arriva dans la ville. Il navait rien de bien particulier
Il aurait pu être nimporte qui. Il nétait pas de la ville, à voir comme il errait de lieu en lieu, comme un visiteur un peu perdu
Linconnu frappa dabord à la porte de lauberge. Cétait un peu la cuisine dAntoine, le coin de son être où il fallait penser ces jours au repas de Noël
Y-a-t-il de la place pour l'étranger ?
« Bonjour, puis-je entrer ? » demanda lhomme. « Non, mon brave Monsieur, vous ne pouvez pas entrer. Lauberge est débordée : jattends pour Noël une quinzaine de personnes et tout est en chantier ici : il faut dresser des tables et choisir les places des invités. Et ce nest pas facile, croyez-moi. Et puis, la cuisine est pleine de dinde, de marrons, de saumon, de toast, de petits légumes, de pommes de terre, de grandes bûches et autres biscuits, chocolats, vins et champagnes, sans parler des nappes et serviettes, de la vaisselle, de largenterie et jen passe. Désolé, Monsieur, il vous faut aller voir ailleurs »
Linconnu sen alla, et comme il passait devant la maison de ville, il entendit du bruit et tenta là sa chance. « Bonjour, puis-je entrer ? » Il ne savait pas quil frappait à la porte de la « vitrine » dAntoine, de cette partie de son être quil sefforçait de toujours montrer sous son meilleur aspect.
« Ah ! Vous tombez mal, Monsieur, Vous ne pouvez pas entrer »
Les apparences sont sauves
Antoine était sorti devant la maison et avait fermé la porte derrière lui : il ne voulait même pas quon puisse entrevoir la surprise quil préparait à ses invités. Il faut dire quil sappliquait à décorer le sapin, à monter la crèche et à disposer les cadeaux. Il fallait aussi enlever et cacher tout ce qui était laid, nettoyer quelques regrets, débarrasser les remords, polir les oublis, sortir les rancunes
Bref, soigner laccueil
La peur dêtre démasqué jetait une ombre dans le regard dAntoine et cela fit de la peine à linconnu. Toutefois, étant congédié, il repartit aussi discrètement quil était venu.
Il passa devant plusieurs maisons désertées par leurs occupants habituels : les volets étaient clos et aucun son ne sen échappait. Même les cheminées ne crachaient pas leurs filets de fumée. Linconnu ne put sempêcher de lire sur les boîtes aux lettres : « projets de vacances », « travail », « sports et loisirs »
Et de lautre côté de la route, il vit une autre maison délaissée où il était écrit sous la sonnette « factures »
« Aïe ! » pensa lhomme, « jespère quAntoine ne va pas faire trop de folies pendant ces fêtes »
Chemin faisant, il passa devant léglise. Cest là quAntoine mettait son sentiment religieux. Il poussa la porte et entra. Il ny avait personne en ce moment, mais le lieu était propret et accueillant. On y sentait encore lodeur dun cierge brûlé et on entendait presque encore lécho de cantiques de Noël
Sûr quAntoine ne manquera pas la veillée ! Létranger se réchauffa un instant et repartit.
Passant devant le grand magasin, il aborda Antoine : « Excusez-moi, Monsieur »
L'hôte en trop ?
« Non Monsieur », cria presque mon ami, lair à la fois énervé et embarrassé. « Vous ne voyez pas quon a déjà assez de frais avec ces fêtes ! Et en plus, il y a les impôts, les assurances de la voiture et des tas dautres factures quil faut reporter. Et aussi les cadeaux, les repas, sans parler de la Chaîne du bonheur qui ma déjà coûté, tout comme la marmite de lArmée du Salut
Passez votre chemin »
Linconnu partit vite fait, un peu surpris et, cest vrai, déçu. Il passa devant une maison que loccupant venait de quitter. Cela se voyait aux traces de pas dans la neige et à la cheminée qui commençait à sessouffler. Sur la porte, il était écrit « sommeil ».
« Mmh ! Encore un qui va sépuiser dangereusement ! » ne put sempêcher de remarquer linconnu. Il se surprit alors à user dun ton un brin paternaliste et se reprit en souriant
En passant devant lécole, il hésita à frapper mais se ravisa en se disant que dans une telle période de stress, il ne servait à rien de faire appel à lintelligence des gens.
Juste derrière lécole, il y avait une petite maison qui sappelait « bons sentiments ». Linconnu, qui commençait à être fatigué et qui était transi, se remit à espérer et frappa à la porte : «Bonjour
Puis-je entrer ? » « O non, mon pauvre Monsieur », dit la générosité dAntoine, « je suis désolée, mais il ny a plus de place ici
Mais attendez
Je ne peux pas vous laisser partir comme ça il fait froid, et cest Noël
Ecoutez, ça me gêne un peu de vous y envoyer, mais il y a de lautre côté de la cour un vieux four à pain dont je me sers comme réduit. Cest un peu sale car il a aussi servi décurie, mais au moins, vous y serez à labri et je vous y apporterai une soupe. Si vous voulez bien vous en contenter. Nais ne regardez pas trop létat des lieux ! »
Et il glissa encore à loreille du visiteur : « Vous savez, comme je suis seul à connaître et à aller dans cet endroit, jy attache moins dimportance ».
L'Invité du Jour au coeur de nos turpitudes
Linconnu accepta avec reconnaissance labri quAntoine lui prêtait. Lendroit était petit et sale, sombre et encombré. Il y avait une foule de rancunes, de haines, de peurs et de souffrances. Une odeur de vieille solitude y régnait. Des actes manqués jouxtaient des pensées peu louables. Linconnu manqua de tomber sur un mensonge caché et se blessa à un clou damertume
Finalement il put se trouver une position étrange mais qui lui parut la meilleure : Debout
Les bras ouverts, grands ouverts, pour accueillir son hôte en lui montrant que cest là, dans cet endroit, quil est attendu
Et en attendant, linconnu pensait et repensait avec émotion à lécurie où il était né, il y a déjà très longtemps, à Bethléem
La maison du pain.