BIBLE ET TRADITION DANS LA PERSPECTIVE PROTESTANTE

JP Waechter

Dans le cadre d’un groupe de réflexion œcuménique du 19e arrondissement de Paris, le pasteur JP Waechter a précisé comment les Protestants articulent  « Bible et Tradition » ; d’autres intervenants en présentaient l’approche catholique et orthodoxe. C’était le 27 janvier 2010 à l’Institut Saint Serge de Paris. 


Mes frères et sœurs, j’aborde non sans émotion cet exposé « Bible et tradition » dans une perspective protestante et je l’aborde sans prétention : en 20 minutes rendre compte d’un sujet aussi épineux est un défi impossible. J’essaierai de le relever en toute simplicité. Je n’ai pas envie d’ouvrir de polémiques stériles en avançant quelques affirmations, j’aurai juste le souci de partager mes convictions dans le respect des vôtres. Et puisque nous nous aimons dans le Christ, notre commun Seigneur, nous nous devons mutuelle écoute jusque dans nos différences.


La Réforme du XVIe siècle a été un mouvement de retour radical à l’Écriture Sainte, Ancien1 et Nouveau Testament. Avec le slogan largement diffusé, Sola Scriptura, les Réformateurs ont signifié à la face du monde que toute affirmation, toute pensée et toute action devaient passer automatiquement sous le crible de la Parole de Dieu. Seules étaient recevables les affirmations, les pensées et les actions confirmées dûment dans l’Écriture. Le reste n’aurait pas force de loi, d’où que cela vienne, fût-ce même de l’église instituée et de l’autorité en place. Sur la base de ce principe, Martin Luther exprimera lors de sa comparution devant la diète de Worms, le 18 avril 1521 devant ses juges cette protestation qui deviendra la marque de fabrique du protestantisme historique :

« Votre Majesté sérénissime et Vos Seigneuries m’ont demandé une réponse simple. La voici sans détour et sans artifice. À moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis autrement. Que Dieu me soit en aide. »2

Ce primat reconnu à la Parole de Dieu explique les ruptures opérées par les protestants quant à des pratiques populaires courantes comme la prière aux saints, le culte marial et la prière aux morts. Les hommes et les femmes que Dieu a suscités au fil du temps ont constitué et constituent encore pour les protestants un exemple incomparable de foi et de persévérance ; faisons remarquer de plus que les plus belles pages jamais écrites sur la Vierge Marie l’ont été par Jean Calvin et Martin Luther. Mais au nom de leur lecture respective de l’Écriture Sainte, normative pour la foi et la vie du peuple de Dieu, ils n’ont pas franchi pas le pas de la communion des saints à celui de la communication avec les saints défunts. Il y a là une ligne de démarcation entre chrétiens protestants et chrétiens orthodoxes et catholiques.


Toute l’entreprise œcuménique menée au cours des décennies et siècles passés montre à l’évidence que l’Écriture canonique s’interprète par elle-même sur tous les sujets essentiels : la foi, l’espérance, l’obéissance, l’amour et le salut. La quasi-unanimité des exégètes respectueux des Écritures, sur ces points fondamentaux, toutes dénominations confondues, confirme avec force l’affirmation des Réformateurs selon laquelle l’Écriture Sainte, telle que nous la possédons, est à la fois suffisante et claire. La Déclaration conjointe sur la Doctrine de la Justification cosignée par les Luthériens, les Catholiques et les Méthodistes en est aussi la démonstration3. En d’autres termes, l’Écriture est complète en tant que révélation de Dieu et claire quant à son message et à sa signification pour tous ceux qui, par la grâce du Saint-Esprit, voient ce qui est manifeste.

Jean Calvin, dont nous venons de fêter le cinquième centenaire, a déclamé sur tous les tons le primat de la Parole sur toute autre parole. Dans son Institution Chrétienne, il déclare :

«.. L’Église n’a point d’autorité hors la Parole… Ce n’est point de merveille si l’épouse et écolière du Christ est sujette à son Maître et Mari… Que l’Église ne soit point sage d’elle-même… Elle se défiera de toutes les inventions de sa raison : et au contraire, étant appuyée sur la parole de Dieu, elle ne chancellera ni ne doutera aucunement mais avec pleine certitude elle se reposera sur elle »4

À ce stade, chers frères catholiques et orthodoxes, vous pourriez penser que pareil discours ne laisse aucune place à la Tradition, mais ce serait une erreur magistrale de le penser, car nos Réformateurs, et en premier lieu Jean Calvin, étaient de fins connaisseurs des Pères de l’Église, et ont truffé de citations leurs écrits. L’Institution Chrétienne de Jean Calvin fourmille de citations multiples pour corroborer son propos. Autrement dit, Jean Calvin, se savait redevable de la contribution des hommes et des femmes que Dieu a fait surgir au fil de l’histoire pour nourrir son Eglise Une et indivise, son Eglise universelle, une contribution que l’on nomme communément la Tradition, à savoir :

  • Les enseignements de la prédication apostolique5 et les Conciles œcuméniques6,
  • Les œuvres théologiques des Docteurs de l’Église.

Mais Jean Calvin n’a jamais mis aucun de ces documents sur un piédestal comme pour dire qu’ils avaient plus de poids et d’importance que l’Écriture. Dans son Épître au Roi, il cite les Pères de l’Église qui étaient montés en première ligne pour souligner les travers de l’Église de leur temps un peu comme lui-même était en train de le faire pour l’Église de son temps : « plusieurs choses ont été écrites sagement et excellemment par ces anciens Pères » tout en faisant remarquer que les mêmes ont pu se fourvoyer royalement sur d’autres points au regard de l’Écriture Sainte : « il leur est advenu en quelques endroits ce qui advient à tous hommes, c’est de faillir et d’errer….».

Aucune autorité, l’Église dans son magistère, n’a pas de notre point de vue le pouvoir de définir le dogme : ce rôle a été dévolu aux apôtres qui ont posé le fondement une fois pour toutes, et rien ni personne ne doit remplacer, prolonger ni continuer ce fondement d’une génération à l’autre : « la foi est transmise aux saints une fois pour toutes » selon Saint Jude7).

La Bible fonctionne donc comme norme constitutive et dans ce cas-là l’Église, le peuple de Dieu ne cesse de se réformer, reformuler, «reformater» d’une génération à l’autre sous les effets conjugués de de l’Esprit-Saint et de cette parole : de l’Église, les Réformateurs ont eu cette autre formule célèbre : ecclesia semper reformata reformanda… La PAROLE ne cesse de nous juger en tant qu'Église ; ici-bas, l’Église de Dieu n’est jamais arrivée au but, elle est toujours en chemin, soumise à la fois à la discipline de la Parole de Dieu et à l’inspiration de l’Esprit Saint. L'ÉGLISE n’est pas au-dessus de cette parole normative, elle est au-dessous de cette parole. Personne dans l’église ne se prend la tête ni pour la tête, chacun reste à sa place de simple membre en communion avec les autres membres et surtout en communion avec la tête du corps, le Christ Jésus en personne.

L’Église n’est donc dans aucune de ses instances, source d’information infaillible sur Dieu en dehors de la Bible ni interprète infaillible de la Bible. Elle se situe sous l’autorité de la Bible et non pas au-dessus.

Si l’Église est bel et bien gardienne du dépôt révélé, elle ne supplante pas pour autant l’autorité de l’Écriture Sainte en matière de foi. En dernière instance, c’est l’Écriture qui doit se faire entendre.

Le dernier mot revient donc à l’Écriture et non pas au magistère. C’est précisément sur ce point que porta la protestation de Luther. Selon Marc Lienhard, « Martin Luther libère d’une certaine manière l’Écriture par rapport au magistère. Il rétablit la prééminence de l’Écriture par rapport à l’Église qui enseigne et qui écoute. Les évêques, les conciles et les papes peuvent errer et ont erré. On ne doit suivre leur enseignement que s’il s’avère conforme à l’Écriture8 ».

En dernière instance, c’est l’Écriture qui doit se faire entendre, et à travers elle, la voix du Seigneur lui-même. Pour résumer la pensée de Jean Calvin, voici ses 5 thèses qui se passent de commentaire :

  1. - Quand on lit l’Écriture, on entend la voix même de Dieu. Rien d’origine humaine n’y est mélangé. Sans l’inspiration du Saint-Esprit, Esaïe ou Jérémie auraient prononcé des paroles souillées et folles. Mais quand ils ont commencé à être les instruments de l’Esprit, leurs lèvres sont devenues pures et saintes.
  2. – Puisque Dieu parle ici et nulle part ailleurs, on n’entend sa Parole d’aucune autre source.
  3. – À cause de leur origine unique, les Écritures ont l’autorité et la suffisance de Parole de Dieu. Elles contiennent tout ce que Dieu veut dire à l’homme.
  4. – Elles ont une autorité suprême dans la vie du chrétien.
  5. – Nous pouvons augmenter nos connaissances sur Dieu en étudiant la nature ou l’histoire uniquement parce que nous avons d’abord été illuminés par la Parole biblique.

« Après avoir parlé lui-même, dit Calvin, Dieu ne laissa rien à ajouter aux autres »9.

La Tradition ne sera pas pour autant méprisée, mais à une condition, qu’elle soit conforme aux données révélées dans l’Écriture Sainte.

Non seulement, elle ne sera pas méprisée ni négligée, mais elle sera appréciée par le commun des croyants : elle sera d’autant plus appréciée qu’elle est le fait d’hommes et de femmes dévoués à la cause de l’Évangile qui ont cherché à transmettre l’Évangile fidèlement aux hommes de leurs temps. Nous avons tout à apprendre de la grande nuée de témoins qui nous précèdent et nous entourent10. Pour accomplir notre mandat, nous, méthodistes, nous restons ouverts à la richesse que nous offrent l’expression et la force de la tradition au sens large, de tout ce que Dieu nous offre comme production, œuvres et talents, etc... Pour nous rapprocher de Lui. Nous avons reçu un certain nombre de traditions qui nous sont propres, et non des moindres, et nous y sommes attachés : les Sermons de Wesley, ses Notes explicatives du Nouveau Testament, comme son abrégé des Articles anglicans qui ont fourni la base doctrinale des diverses Églises Méthodistes. Dans notre culte, les hymnes des Wesley ont joué et jouent encore un grand rôle et ont orienté et nourri la foi des fidèles de même que l’adaptation du Book of Common Prayer (livre de prières publiques anglican),.


Mais nous ne recevrons pas cette tradition ni les autres aveuglément, nous les évaluerons à l’aune de l’Écriture, qui en reste la norme et en devient le point de mire. Nous l’examinerons dans le détail, la passant au crible de la parole de Dieu, retenant ce qui est bon, valide et conforme et rejetant le reste : « Examinez toute prophétie, retenez ce qui est bon »11.

Ainsi, tout en demeurant ouverts aux autres formes d’identité chrétienne de jadis et d’aujourd’hui, nous utilisons nos normes doctrinales pour nous situer, veillant à tout prix à rester fidèles à la foi apostolique, car nous jugeons là l’essentiel.

Aujourd’hui, la critique rationaliste de l’Écriture a provoqué une crise fondamentale : elle a sapé, au sein du christianisme, toutes églises confondues, la foi en l’Écriture comme Parole de Dieu : « Dieu a-t-il réellement dit ?12 » On considère l’Écriture, de tous côtés, comme insuffisante, imparfaite et lacunaire, on la réduit à un témoignage humain rendu à une révélation sublime. Quand il en est ainsi, la Bible ne constitue plus alors l’autorité ultime pour l’Église ou le chrétien : elle est seulement un des éléments constitutifs de la vie chrétienne.

« La question fondamentale, mise en honneur par les Réformateurs, reste toujours : « Est-ce biblique, oui ou non ? » Tout ce qui n’appelle pas une réponse affirmative doit être écarté de notre vie. Le dire et le répéter, telle est la vocation historique de l’Église »13.

Je laisse le mot de la fin au Dialogue luthéro-réformé-orthodoxe14 qui traduit une commune préoccupation et honore nos frères orthodoxes qui sont ici ce soir nos hôtes bien-aimés :

  1. Le rôle des Saintes Écritures est de servir l’authenticité de l’expérience vivante de l’Église afin de sauvegarder la sainte Tradition de toute tentative de falsification de la vraie foi (cf. Hb. 4,12 et suivants), et ne pas mettre en péril l’autorité de l’Église, corps du Christ.
  2. La formule « Sola Scriptura » a toujours l’intention d’attirer l’attention sur la révélation de Dieu, sur l’oeuvre salvifique de Dieu par le Christ dans la puissance de l’Esprit Saint et, par conséquent, sur la sainte Tradition de l’Église… contre les traditions humaines qui assombrissent l’enseignement authentique dans l’Église.
  3. Attirer l’attention sur l’Écriture signifie attirer l’attention sur l’« Évangile » du salut, le Christ, et aussi sur la sainte Tradition qui est la vie de l’Église, afin que l’Écriture devienne critère de l’authenticité de cette Tradition et que l’unité et la catholicité de l’Église soient soulignées pour la commune et joyeuse louange du Dieu Trinité.


Jean-Philippe Waechter

Pasteur

Eglise Évangélique Méthodiste de Paris

Gennevilliers — mardi 26 janvier 2010

Notes :

1 À la suite de la synagogue, les protestants ne reconnaissent canoniques que les 39 livres qui composent l’Ancien Testament ; ils considèrent les autres écrits dits apocryphes ou deutérocanoniques utiles à tous égards sans leur reconnaître une pleine inspiration et autorité.

2 Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_Luther

3 La Déclaration sur la Doctrine de la Justification est le résultat de plus de trente ans de dialogue luthérien-catholique. Cette déclaration exprime avec concision les aspects essentiels de cette vision commune de la Doctrine de la Justification qui a été développée précédemment par les dialogues luthérien-catholique internationaux et nationaux. La Doctrine de la Justification fut l’un des principaux sujets de discussion entre Martin Luther et les autorités de l’Église au XVIe siècle. Selon le Cardinal Edward Idris Cassidy, le consensus atteint sur cette doctrine et exprimé dans la Déclaration Commune « résout virtuellement, en cette fin du XXe siècle et à la veille du nouveau millénaire, une question longtemps discutée ».

Le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, a été le témoin officiel de la signature par les méthodistes de l’accord signé en 1999 par les Catholiques et les Luthériens.

D’après l’enseignement catholique traditionnel confirmé au Concile de Trente (1545-1563), le salut de l’homme requiert deux conditions : la grâce de Dieu et des actes bons. La dispute surgit quand le théologien allemand Martin Luther enseigna que seule la grâce de Dieu était nécessaire. L’accord entre Luthériens et Catholiques de 1999 réconcilie les deux points de vue en affirmant que le salut de l’homme est possible avec la grâce de Dieu et que cette grâce divine conduit les hommes à des actes bons. Le 23 juillet 2006, un service Œcuménique pour solenniser cette signature a eu lieu dans l’église méthodiste de Séoul. Des représentants catholiques et luthériens s’étaient joints aux représentants de l’Église méthodiste pour la signature d’une affirmation commune : "Le Conseil méthodiste mondial et ses Églises membres affirment leur accord doctrinal fondamental avec l’enseignement exprimé dans la déclaration ci-jointe".

Dans une déclaration commune, les trois Églises se sont également engagées à approfondir leur commune compréhension de la justification aussi bien dans leur recherche théologique, que dans leur enseignement et leur prédication. La déclaration établit également que "la présente cérémonie des signatures et l’engagement qu’elles signifient sont considérés par les Catholiques, les Luthériens et les Méthodistes comme faisant partie de leur propre recherche d’une pleine communion et d’un témoignage commun pour le monde, selon la volonté du Christ à l’égard de tous les chrétiens". (Source mepasie.org)

4 Institution Chrétienne, Jean Calvin, 4.8

5 Entre le Conseil méthodiste mondial et l’Église Catholique romaine, le dialogue s’est noué entre 1982-1986 autour de la Tradition Apostolique.

6 Entre Luthériens et Orthodoxes (1993), il y eut un dialogue et un accord sur les 7 premiers conciles œcuméniques.

7 Jd 3

8 M. Lienhard, Martin Luther, un temps, une vie, un message (Genève : Labor & Fides, 1991), 325. Du même auteur, voir aussi « Les réformateurs protestants du XVIe siècle et la papauté », Positions luthériennes, 46 (1998:2), 157-173).

9 tiré de Paul Wells, Revue réformée, N° 221 – 2 003/1er janvier 2 003 – TOME LIV

10 Hb 11,1

11 1Th 5.20

12 Gn 3.1

13 Paul Wells, déjà cité/cf. Karl Heim, Das Wesen des Evangelischen Christentums (1929), titre anglais Spirit and Truth (Lutterworth, 1935), et Oliver C. Quick, Catholic and Protestant Elements in Christianity (Longmans, Green, 1924

14 En 1987, in Accords et dialogues Œcuméniques, Editions Olivétan – 4ème trimestre 07

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