L’avidité est une crise spirituelle


Ann Pettifor*

« Jésus entra dans le temple de Dieu. Il chassa tous ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de pigeons. Et il leur dit : Il est écrit : Ma maison sera appelée une maison de prière. Mais vous, vous en faites une caverne de voleurs  » (Mt 21.12-13).

Ce texte écrit au cœur de la crise financière des subprimes en 2008 n’a rien perdu de sa valeur en cet automne de tous les dangers (perte de confiance dans les banques rompues à toutes les aventures spéculatives et les États occidentaux surendettés. L’économiste revient aux fondamentaux bibliques : «l’usure est un péché».

«  Exalter l’argent au-dessus des valeurs humaines et environnementales, amasser ce que l’on n’a pas amassé, c’est un péché d’usure  ».

Crise spirituelle

Soyons honnêtes. La crise financière actuelle est une grave crise spirituelle. C’est la crise d’une société qui adore dans les temples de la consommation et qui a isolé, et souvent abandonné, des millions de consommateurs maintenant pris au piège, criblés de dettes.

C’est la crise d’une société qui valorise davantage les gains en capitaux des investisseurs que les droits des personnes à un foyer, à une éducation ou à la santé. C’est la crise d’une société qui vénère beaucoup plus l’argent que l’amour, la communauté, le bien-être ou la durabilité de notre planète. C’est enfin une crise, à mon avis, pour les organisations religieuses qui ont été de connivence dans cette idolâtrie, en tolérant le péché de l’usure.

L’usure est un péché

Je définis l’usure comme l’exaltation de l’argent au-dessus des valeurs humaines et environnementales. C’est le fait d’accumuler de l’argent sans frais et de le prêter avec intérêts pour accumuler des réserves à partir de revenus non gagnés. C’est amasser ce que l’on n’a pas semé.

Les chrétiens ont commencé à minimiser le péché d’usure à partir des années 1500. John Eck, soutenu par la banque familiale Fugger, a défendu dans son livre Tractates contratu de centum (1515), que 5 % était un taux d’intérêt acceptable aussi longtemps que l’emprunteur et le prêteur concluent la transaction d’un commun accord. Martin Luther s’est opposé à cette tolérance et s’est fâché que « les païens soient capables, à la lumière de la raison, de conclure qu’un usurier est à la fois un voleur et un meurtrier. Nous chrétiens, par contre, les estimons tellement que nous les adorons à cause de leur argent… Entre-temps, nous pendons les petits voleurs… Les petits voleurs sont placés dans des cages, les grands voleurs se prélassent dans l’or et la soie  ».

Danger des institutions bancaires

« Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis  » (Thomas Jefferson, troisième Président des USA, 1802).

Les idées de Luther étaient considérées comme extrémistes et furent remplacées par les enseignements de Jean Calvin (1509-1564). Les écrits de ce dernier ont modifié le statut de l’usurier dans la société.

Calvin a déclaré que lorsque Jésus dit : « donnez et n’espérez rien en retour  », cela ne concerne que la libéralité envers les pauvres. Il a disséqué deux mots hébreux pour usure — neshek qui signifie « mordre  », tarbit « prendre l’intérêt légitimement  » — et argumenté que seuls les prêts qui « mordent  » sont interdits. Donc, quelqu’un pouvait prêter à intérêt à un homme d’affaire qui, à son tour, ferait un profit en utilisant cet argent.

Ce fut un grand changement. Par Eck et ensuite par Calvin, le christianisme a touché à des règles fondamentales. Tandis que l’Islam est resté opposé à l’intérêt et à l’usure, les élites des sociétés chrétiennes ont eu la permission de se mettre d’accord sur un taux d’intérêt.

Revenir aux anciennes vérités

Aujourd’hui, des changeurs sans scrupule (comme les responsables de Lehman Brothers) sont condamnés par des millions de personnes, dépouillées de leur argent, de leur pension, de leur maison et de leur avenir. Trop tard, les changeurs ont pris leur gain et sont partis, laissant derrière eux la faillite, les pertes et une crise financière mondiale structurelle.

Franklin Roosevelt, Président des États-Unis, a dit des changeurs sans scrupule en 1933 : « En face de la faillite du crédit, ils ont simplement proposé de prêter beaucoup plus d’argent. Privés de l’appât du gain pour inciter notre peuple à suivre leur leadership trompeur, ils ont recouru aux exhortations et ont supplié, les larmes aux yeux, pour un regain de confiance. Ils connaissent uniquement les règles d’une génération d’égocentriques. Nous pouvons maintenant restaurer ce temps d’après les anciennes vérités. L’étendue de la restauration dépend de la mesure avec laquelle nous appliquerons des valeurs sociales plus nobles que le simple profit monétaire  ».

Un premier pas pour appliquer ces valeurs sociales : nous pouvons restaurer l’ancienne vérité et dire que l’usure est un péché.

Publié dans Idea, janvier 2009 et repris ici avec l’accord gracieux d’Idea et du « Défi Michée ».

*Économiste politique, Ann Pettifor est un auteur respecté à propos des questions sur la dette mondiale et sur la justice économique. Elle dirige «  Transparency International  » qui travaille contre la corruption institutionnelle.

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