L’Église face aux défis d’aujourd’hui

Étienne Rudolph, surintendant

Depuis 2000 ans, les chrétiens s’interrogent et cherchent à savoir comment répondre au mieux à l’exhortation de Jésus : « être témoins là où nous sommes ». Comme tous les chrétiens, notre Église méthodiste s’inscrit dans cette même démarche. Au niveau mondial, l’EEM a défini ou plus précisément rappelé le thème principal : « Amener des hommes et des femmes à devenir disciples du Christ pour transformer le monde ». Notre surintendant actualise cet ordre de marche en fonction de l’évolution de notre société dite « sécularisée » et « postmoderne ».


« Amener des hommes et des femmes à devenir disciples du Christ pour transformer le monde », voilà l’énoncé de notre mission. Vous en conviendrez, ce n’est à la fois rien de nouveau – cela fait 2000 ans que cet ordre a été donné – et pourtant, cet ordre de Jésus, reformulé au cours de l’histoire de l’Église reste quelque part révolutionnaire, pertinent, d’autant plus dans une société sécularisée qui semble s’éloigner toujours davantage de Dieu…

Efforts passés

Parmi nous, les anciens se souviennent, combien de « campagnes d’évangélisation » l’Église n’a-t-elle pas faites ? Du porte à porte au satellite, en passant par les conférences, les soirées ciné débat, les coffee-bars, les concerts, les parcours alpha, les expos Bibles, la radio, les journaux, etc. et j’en passe… Il n’y a pas une méthode, une technique qui serait le moyen qu’il faut utiliser et appliquer et alors les fruits seraient là… Ça se saurait ! Tous ces moyens ont leur valeur et ont répondu ou répondent encore à une vision de la société, vision qu’a l’Église à un moment donné. Le risque est de s’enfermer dans une vision et de ne plus voir que le monde a changé. Une des tâches de l’Église est donc de voir toujours à nouveau où en est notre monde afin de pouvoir répondre à ses besoins en proclamant aujourd’hui la Bonne Nouvelle du salut en Jésus Christ.

Nécessaire adaptation

Il ne s’agit pas de dénaturer en quoi que ce soit le message de l’Évangile, mais peut-être de prendre conscience que notre vision est parfois un peu figée : nos standards étaient bons il y a 50 ou 30 ans – et ils sont peut-être encore en partie bons pour nous, preuve en est que nous les aimons puisque nous en vivons ! – mais qu’ils ne correspondent plus forcément à la réalité du monde d’aujourd’hui.

À la société telle qu’elle se présente

On peut toujours s’interroger sur la réalité de notre société et en être déçu. Le jugement, voire la condamnation de notre société est assez facile. Mais qu’en ferions-nous ? Cela ne doit pas nous dispenser de réfléchir et d’agir pour annoncer clairement la Bonne Nouvelle, réfléchir et agir pour savoir comment annoncer cette Bonne Nouvelle. Prendre conscience et accepter que nos standards ou une partie de ces standards ne sont plus pertinents – ou de moins en moins – pour le monde d’aujourd’hui ! C’est pour ça qu’il faut oser prendre le problème dans l’autre sens. Nous n’arriverons peut-être pas à adapter la société au message de l’Évangile, mais nous pouvons réfléchir à l’adaptation de l’Évangile – sans en perdre le contenu – pour qu’il soit compréhensible aujourd’hui. Et ceci peut passer par repenser profondément notre compréhension de l’Église afin de pouvoir répondre à la question : « comment être témoin du Christ aujourd’hui ? »

Son fonctionnement

Pour comprendre et savoir que changer dans l’Église, il convient de comprendre comment notre société fonctionne aujourd’hui. D’où venons-nous, vers quoi allons-nous ? Il s’agit de mettre tout cela en perspective… Selon le principe de Jésus lui-même : savoir discerner les signes des temps (Mt 16.3).

Postmodernité

Notre monde s’est complexifié… Nous nous en sommes aperçus ! Certains sociologues parlent de postmodernité comme d’une période qui suit celle dite de la modernité. On peut définir cette dernière comme un « mode de pensée en rupture avec l’ancienne façon de comprendre le monde et la société. » Petit rappel historique : les caractéristiques de la modernité s’inscrivaient dans leur siècle, celui des Lumières (XVIIIe) et peuvent se résumer par les quatre termes suivants :

1. L’Émancipation. La modernité est d’abord un rejet : celui de la religion (l’Église) et de la tradition classique comme autorités en matière de savoir.

2. Le Rationalisme. Le parti pris de la modernité est de n’accepter comme autorité en matière de savoir que la raison et l’expérience. Ce qui est réel est perceptible par nos sens et explicable logiquement. C’est la science qui devient la référence.

3. Le Pluralisme. Il n’y a plus une seule manière de voir le monde ou de penser, de convictions et d’idées. C’est particulièrement la libération de l’obscurantisme de la religion.

4. L’Optimisme (ou plus justement : utopisme) : l’homme est fondamentalement bon. Ses efforts iront toujours dans le sens d’une amélioration de sa condition, les progrès sont inévitables, un avenir lumineux lui est promis.

La postmodernité peut se définir comme le rejet des vérités et des certitudes proposées par la modernité. Là aussi, les sociologues proposent quelques caractéristiques de la postmodernité :

  1. Parti pris contre l’autorité par le relativisme. L’homme doit enfin pouvoir penser par lui-même : il n’y a ni dieu ni vérité transcendante. Il doit se sentir libre de rejeter toute proposition qui n’émane pas de sa propre réflexion. Le leitmotiv serait que « Personne n’a le droit de me dire ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bien et ce qui est mal. C’est moi seul qui ai le droit de décider ce qui est bon pour ma vie ».

2. Une disposition au pessimisme. L’espérance n’est pas au rendez-vous. Il existe là une vision négative, pessimiste, blasée sur le monde avec des questions comme : Vivons-nous mieux qu’hier ? La pauvreté a-t-elle été éradiquée ? Y a-t-il moins d’injustice ? Le progrès a-t-il tenu ses promesses ? La réponse ne peut être que négative.

  1. Un culte de la consommation. Ces dernières 30 années ont opéré un grand changement : l’accent qui portait jusque-là sur la production s’est déplacé et se porte aujourd’hui sur la consommation qui est devenue un but en soi. L’homme n’est vu que comme consommateur. Sa valeur est donc en rapport direct avec son pouvoir d’achat.

Transferts

Différents transferts se sont opérés ces dernières années, de la réalité vers des représentations : vu à la télé, donc vrai ! Transfert des mots vers les images : « avant, l’image était l’illustration d’un texte, maintenant, le texte est devenu l’explication des images » (Jacques Ellul). Enfin, transfert de la réflexion aux émotions : « les images, sans passé ni futur, s’évaporent aussitôt qu’on les a vues, et se bousculent à un rythme tel que leur succession ne nous laisse pas le temps, à nous spectateurs, de prendre le moindre recul et de réfléchir » (Jacques Ellul). L’essentiel se résume à un bon moment passé, au plaisir et à la vibration ressentis.

4. Une priorité au pragmatisme. Hier, une chose, pour être acceptable, devait être « rationnelle ». Aujourd’hui, il suffit qu’elle « marche ». On ne sait pas toujours très bien à quoi ça sert, mais si ça fonctionne, c’est bon !

5. Un regain d’intérêt pour le spirituel. L’époque postmoderne est marquée par un retour vers le religieux. Un religieux « tous azimuts » où chaque religion, chaque spiritualité à sa place, c’est le « supermarché de la religion » où chacun fait ses courses dans plusieurs rayons à la fois, toujours avec les mêmes critères : je prends ce que je veux, comme je veux, quand je veux. Je me fabrique ma religion. Ou dit avec des termes plus bibliques : je me taille l’image de Dieu que je veux.

L’influence de la postmodernité sur l’Église

Le postmodernisme ne se situe pas clairement à tel endroit ou en tel lieu, il est diffus, subtil et se glisse subrepticement dans le quotidien, vous vous en êtes probablement déjà aperçu. Il a une influence certaine sur l’Église dont voici quelques observations.

Relativisme

Sur la Bible et la foi, on peut noter un certain relativisme. Ce qui était hier une « vérité », n’est plus qu’une « opinion personnelle », voire un simple « sentiment personnel ». « Toutes les religions se valent ». On trouve là une sorte de pluralisme de l’interprétation biblique. Par ailleurs, on n’utilise plus certains termes comme péché, repentance, le seul chemin, etc.

Fondamentalisme exacerbé

À l’opposé de ce relativisme, on trouve un fondamentalisme exacerbé. Seul compte le texte dans son sens littéral. Ceci entraîne un renforcement des prises de position qui peut être vécu comme un repli ou un refuge. Et du coup, on devient dogmatique. Le dialogue devient alors très difficile…

Fragmentation de l’Église

L’unité de l’Église souffre également de cette influence. La fragmentation de l’Église est évidente. On trouve aujourd’hui un nombre croissant d’organismes spécialisés se voulant au service de l’Église : maisons d’éditions, revues diverses, écoles confessionnelles, instituts bibliques, sociétés missionnaires, groupe d’évangélisation, de prière et de louange, radios, programmes et chaînes de télés, groupes spécialisés dans la relation d’aide, dans le développement d’églises…

Déresponsabilité et autonomie croissantes

Ce n’est évidemment pas toujours négatif, mais deux effets pervers peuvent surgir : une certaine déresponsabilisation des églises locales entraînant leur démission sur un certain nombre de sujets qu’on laisse à des spécialistes. L’autre effet est plus inquiétant, il s’agit de l’autonomie de ces institutions para-ecclésiastiques, sous une piété à toute épreuve…

Compétition

Un troisième effet sur l’unité de l’Église est la compétition : le monde évangélique a été comparé à « une constellation de fiefs moyenâgeux – autant d’empires – en apparence amis, mais en réalité rivaux, qui se battent pour étendre leur territoire tout en proclamant leur allégeance au même roi lointain ». Constatation cruelle du sociologue, mais si nous ne disons pas que notre église est la meilleure, nous ne sommes cependant pas loin d’y croire, sinon, pourquoi y sommes-nous ? Disons-le avec humour : ce qui nous embête surtout, c’est que dans l’église d’à-côté, ils réussissent mieux !

Préférence pour l’image

L’influence sur la vie de l’Église est également intéressante à souligner. Par exemple sur le culte : une nette préférence pour l’image se démarque ces dernières années. Pour communiquer l’Évangile, l’image semble avoir la préférence plutôt que les mots. Et ceci se traduit par la distinction des églises dans leur manière de vivre des moments de louange plutôt que par ce qu’elles croient.

Priorité aux émotions

La priorité est donnée à l’émotion. On trouve actuellement plus d’ouvrages sur « comment se sentir mieux » que sur « comment mieux connaître Dieu ».

Primat de l’expérience

L’expérience devient une règle principale de foi. L’expérience se transforme en un critère de jugement valable en matière de vérité. « Je l’ai vécu, donc, c’est vrai ». Une des conséquences est une relativisation sensible de l’autorité de la Bible. Ce n’est plus seulement le « savoir de la tête », mais aussi le « savoir du cœur ».

Place au corps

Redécouverte est faite de la dimension d’une spiritualité appelée à toucher non seulement l’intelligence et la volonté, mais aussi le corps, les sentiments, les émotions, l’imagination. Ce qui répétons-le, n’est pas que négatif, mais à interroger pour savoir quelle est la place de la raison et des sentiments dans notre relation à Dieu.

Pragmatisme

Une autre influence peut se situer sur la direction dans l’église : soit le pasteur devient un patron qui doit gérer efficacement les intérêts de l’église, soit le ministère pastoral est déprécié.

Enfin, l’influence de la postmodernité sur le fonctionnement de l’Église dans ses méthodes est intéressante à noter. Certains voient une « McDonaldisation » de l’Église ! Les quatre lois de McDonald’s sont : efficacité, calculabilité, prévisibilité et contrôle. Il suffit d’appliquer ces recettes pour l’Église et ça marcherait ! Le problème que peut soulever ce genre de vision de l’Église est une évaluation pragmatique de la vérité : on juge une affirmation théologique à ses résultats sur le marché. Ou encore on juge d’après les résultats obtenus avec deux critères comme le soulignait un sociologue des religions : « les pasteurs sont jugés selon deux critères : le ‘fric’et la ‘clique’ qu’ils rassemblent ».

Spiritualité de bar

Mais la conséquence majeure est que la spiritualité des chrétiens peut se transformer en une « spiritualité de bar » ce qui donne un style « mélangez-secouez-goûtez » avec un résultat à plusieurs niveaux. Un risque que l’Église se transformerait en une sorte d’entreprise commerciale conçue pour répondre moins aux besoins réels de ses fidèles qu’aux besoins ressentis de ses clients.

Église zapping

Mais surtout une certaine dépréciation de l’Église qui se transforme en une sorte de self-service où le croyant vient faire ses courses en fonction de ses choix et de ses critères propres. Et s’il ne trouve pas ou plus ce qui correspond à ses besoins du moment, il changera de magasin.

Conclusion

Voilà donc quelques observations sur certains effets de la postmodernité sur l’Église. Répétons-le : il ne s’agit pas d’émettre un jugement de valeur pour savoir si c’est bien ou mal. Il convient davantage de noter que notre société a changé et qu’il appartient à l’Église de réfléchir pour savoir que faire dans le but de témoigner de sa foi de manière cohérente et conséquente aux personnes qui l’entourent.

Peut-être certains se sentent découragés face à de tels changements dans la société parce qu’on ne sait pas y répondre, et le risque d’un repli identitaire est grand. D’autres trouveront qu’il s’agit là pour l’Église d’un formidable défi à relever !

En effet, une question demeure et il est important d’y réfléchir régulièrement : L’Église est là pour qui ?

=> … Pour ceux qui s’y trouvent déjà ?

=> … Ou pour ceux qui ne s’y trouvent pas encore ?

Bien sûr, on peut répondre rapidement et facilement pour les deux ! Mais alors pourquoi ceux de l’extérieur ne viennent pas ou si peu ? Je crois qu’il vaut la peine de s’interroger non pas tant sur l’idéal de l’Église, mais sur la réalité de ce qu’elle est aujourd’hui, ici et maintenant.

Réflexion

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