Un attachement à une terre et à un peuple

Interview dans son intégralité du pasteur Hugh Johnson réalisée par JP Waechter

À l’occasion de la Conférence annuelle 2012 à Frutigen, nous avons interrogé le pasteur Hugh Johnson sur son parcours pastoral en Algérie, — plus de 45 ans de ministère — et de l’évolution de l’Église en Afrique du Nord. Vaste panorama couvert l’espace d’un bref interview. Vrai défi !

Saint Augustin

En route (ER) : Hugh Johnson, je suis heureux de te poser quelques questions à la fois sur l’histoire de l’Algérie et sur ta passion pour ce peuple et ce pays bien-aimé d’Afrique du Nord, l’Algérie. Commençons d’abord par cette histoire d’amour entre l’Évangile et la terre d’Algérie à travers la personne de Saint Augustin et des Pères de l’Église, car le christianisme y a pris racine très tôt, n’est-ce pas ?

Hugh Johnson (HJ): Exactement, au 4e siècle, Saint Augustin a eu un cursus, un CV assez particulier. C'était un homme fortement engagé dans le siècle présent, très peu spiritualisé au début. Mais à un moment donné, il a eu une expérience spirituelle qui lui a réchauffé le cœur, un peu comme John Wesley,

Ou comme Martin Luther...

Beaucoup sont passés par une expérience particulière qui a déterminé la suite de leur existence.

Par la découverte des mêmes textes fondateurs de l'Épître de Paul aux Romains.

Exact. Et Saint Augustin avait eu un souci, le souci de l'unité de l'Église dès le 3e siècle. Il s’était converti dans l'Église de Rome après un séjour à Milan où il avait fait ses études de théologie. Il n'était pas le premier converti et se situait en face des Donatistes, le groupe puritain de l'Église qui s’opposait à d'autres convertis, loyaux à l'État romain. De ce fait, les Donatistes traitaient les adhérents aux « Romains» de renégats. Il y a eu beaucoup de conflits entre ce qu’on appelait l’église de Rome et les Donatistes, ce qui a fini par affaiblir l’Église d’Afrique du Nord, au point qu’elle était quasiment inexistante à l’arrivée de l’islam au 7e siècle.

La colonisation française

On traverse les siècles pour arriver au 19e siècle à la présence des Français : je suppose qu’avec eux le christianisme, ou une version du christianisme est arrivée en Algérie ?

Le christianisme avait disparu au 7e siècle et n’est revenu en Algérie qu’après l’invasion des Français... Les Français ont envahi l’Algérie, l’Algérie n’est pas devenue tout de suite une colonie, mais tout comme. C’est devenu par la suite des départements français. Les Français sont arrivés en Algérie en 1830 et après l’arrivée de l’armée, l’Église a commencé à revenir, d’abord l’Église catholique et en 1840 c’est au
tour de l’Église réformée de venir servir les militaires et les colons/fermiers qui s’étaient installés en Algérie. C’était là le début du protestantisme en Afrique du Nord.

Le méthodisme

Le méthodisme viendra à son tour par le biais des États Unis ?

Non, le méthodisme viendra à son tour par le biais du méthodisme français. Un français de la Drôme passait en train entre Bejaïa (qui s’appelait Bougie à cette époque-là) et Alger (peut-être en sens inverse). A un moment donné, il a regardé les collines et vu des agglomérations assez denses, un village kabyle et arabe aussi. Il s’est dit : «ces gens-là ont aussi besoin d’entendre l’Évangile». Sans plus, il a été en France pour taper du tambour de façon à ce que les gens soutiennent une installation méthodiste en Afrique du Nord.

En Kabylie ?

En Kabylie, d’abord à Bougie, ensuite en allant vers l’Ouest. C’était vers 1883. Le premier pasteur méthodiste en Algérie venu s’installer à Bougie était un Allemand, un Allemand méthodiste et donc évangélique aussi. À partir de là, l’Église méthodiste a commencé à développer ses activités et à se répandre...

L’Évangile en actes...

L’Évangile en actes, mais en élargissant les frontières de l’Église méthodiste en Afrique du Nord. Le rêve de l’époque, c’était de faire une Église en Afrique du Nord, et non seulement en Algérie. Il y eut d’abord une installation en Tunisie avant l’Algérie, et une autre installation prévue également au Maroc ne s’est jamais faite pour une question d’argent, parce que l’Église méthodiste avait souffert des problèmes économiques de 1930 et consécutifs à la 2e Guerre mondiale. Le tout avait affaibli l’implantation. Mais l’implantation s’est faite presque partout en Algérie, en deux endroits en Tunisie (Sfax et Bizerte).

Son engagement missionnaire

Le jour où toi, tu entres en jeu et donc consacres ta vie au service de l’Évangile en Algérie, c’était après la guerre évidemment ?

C’était après la guerre évidemment, mais c’était juste pendant la guerre d’indépendance. On m’a suggéré d’aller en Algérie et honnêtement quand m’a proposé l’Algérie, ça m’a semblé être «une sorte de maladie». Ma première réaction a été négative. Le pasteur qui a essayé de me recruter me disait : «voilà, il y a une série de livres, de brochures, etc.... à lire, tu comprendras mieux ce qu’est l’église en Algérie. Tu vas découvrir qu’avec chaque lettre Dieu t’appelle en Algérie». Il avait raison. J’étais encore célibataire à l’époque et toujours encore au Séminaire, mais à un moment donné, Fritzi et moi, nous commencions à nous fréquenter. Avant même le mariage, je lui avais parlé de cet appel. Et sa réponse a été bouleversante. Elle m’a dit : «quand est-ce qu’on y va ?»

A ce moment-là connaissais-tu déjà l’arabe ?

Oui, au moment où je suis arrivé en Algérie. J’avais appris l’arabe aux États-Unis avant de traverser l’Océan Atlantique...

Mais pas le berbère ?

Pas le berbère, non, j’avais appris le français aux pieds de mes parents et l’allemand aussi ; j’avais appris l’hébreu quand j’ai été maître-nageur ; comme tel, j’ai été responsable d’un groupe de Juifs dans une colonie de vacances et profité de l’occasion pour apprendre l’hébreu ancien d’abord, puis l’hébreu moderne avec l’épouse du rabbin.

Autrement dit, tu nageais dans l’hébreu biblique comme un poisson dans l’eau ?

Ça a été assez facile, je dois dire, mais j’avais un bon maître, un bon prof. Ça venait facilement. Et c’est à cause de cette facilité avec l’hébreu que l‘Église m’avait parlé de l’Afrique du Nord, parce que l’hébreu était une langue sémitique au même titre que l’arabe.

Il y a une parenté ?

Il y avait une forte parenté et cela m’a aussi aidé avec l’étude de l’arabe. Cependant, ce n’était pas dans les régions arabisées ou arabisantes qu’ils avaient le plus besoin d’un nouveau pasteur en Afrique du Nord et l’évêque avait dit : «je suis admiratif de voir la facilité avec laquelle tu apprends les langues et je vais t’envoyer en Kabylie, parce que personne ne veut apprendre cette langue-là».
C’est vrai qu’elle n’a pas de lien avec des langues existantes ou presque ?

Très peu. A l’époque le vocabulaire était tiré de l’arabe à 60%.

Mais l’écriture était originale...

Cette langue ne comportait pas d’écriture à l’époque. Les missionnaires avaient commencé à écrire phonétiquement ce qu’ils entendaient, parce que la Bible a commencé à être traduite en Kabyle déjà au 19e siècle par les Catholiques, les Pères Blancs et un peu plus tard par l’Eglise méthodiste.

En mission

C’est le démarrage d’une mission passionnée, passionnante. On ne se pose pas la question de savoir comment s’y prendre pour partager l’Évangile ? Des rencontres naissent naturellement au détour du quartier où l’on vit ?

C’est un peu curieux, c’est vrai, parce que les Kabyles comme les Arabes sont des gens qui veulent apprendre leur langue. Alors les liens se tissent assez rapidement et on a des gens qui se rapprochent de nous...

Et leur hospitalité n’est pas un cliché?

Non, ils ont toujours eu cette hospitalité et ils continuent à l’exercer.

Nous procédons à un survol. La guerre d’indépendance des années 60 débouche sur l’indépendance du pays et l’islamisme monte en force durant ces années, ce qui provoque les années noires (années 90). Ça fait presque 30 ans d’une vie, deux générations...

La difficulté à laquelle nous nous heurtions à l’époque, c’était la lutte qui opposait la population berbère à la population arabe - les Arabes étant considérés eux aussi comme des envahisseurs -.

Il y a eu en effet beaucoup de troubles publics par intermittence.

Cela a posé des problèmes dans nos relations avec les autorités, car ils avaient l’impression que nous prenions parti pour la cause des Kabyles avec qui ils étaient en opposition. Aussi étions-nous davantage reconnus par les Berbères.

La tâche de missionnaire était en tout cas toujours risquée.

Je pense que c’était toujours risqué. Les missionnaires qui nous ont précédés ont beaucoup souffert et si nous avons pu connaître un certain succès, le succès provenait des efforts des premiers missionnaires méthodistes qui étaient là et je tire le chapeau à ces missionnaires. Ils avaient beaucoup de zèle et de science.

Ils se comptent par dizaines?

Oui, à l‘époque, ils étaient quelques dizaines mais de plusieurs nationalités : il y avait des méthodistes de France, beaucoup de France, mais aussi de Suisse, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Écosse. Il y avait quelques méthodistes américains dans les années 1930. 

Constitution de l’église d’Alger

Et nous en venons à la période plus moderne. Tu es resté contre vents et marées, alors que tout le monde est parti et d’ailleurs le fait est que l’Église réformée de France a confié à l’Église méthodiste le soin de gérer les locaux d’Alger tout comme la communauté locale...

Tout à fait. Et c’était un peu étonnant. Les Européens partaient assez rapidement après la guerre d’indépendance tandis que certains restaient. Il y avait des Réformés pied-noirs qui pensaient que l’Algérie était leur pays et ne voulaient pas partir. Parmi eux, il y avait quelques convertis issus des efforts missionnaires méthodistes et qui ont voulu, compte tenu de l’évolution de la situation, faire partie de l’Église réformée d’Algérie.

Ils ont donc constitué la base de cette communauté qui a traversé ces années trouble.

Oui, ils ont traversé ces années trouble, mais c’était aussi le début d’un nationalisme berbère qui a causé quelques difficultés, non pas des difficultés à entrer en relation avec eux, mais des difficultés à entrer en relation avec les autres qui viendraient par la suite.
Là, tu parles des chrétiens aussi ? De la relation entre chrétiens d’origine kabyle et des autres ?

Il y avait des chrétiens arabes et surtout kabyles.

Dans ta fonction, tu as eu toujours le souci de relier les uns aux autres ?

Ça a été mon souci principal de réconcilier...

En tant que pasteur. Ton premier souci d’alors était déjà de donner visibilité et lisibilité à l’église d’Alger, EPA ?

Parce que les Français partaient après l’Indépendance, ils n’arrivaient pas à recruter un pasteur français pour la ville d’Alger. J’étais en Kabylie pendant 13 ans et ils ont dit : «tu parles français assez correctement, est-ce que tu peux venir prendre la responsabilité de la paroisse à Alger qui n’a pas la chance d’avoir un pasteur  ? Et ma réponse au début a été comme ma réponse à d’autres questions : ça ne m’intéresse pas, je suis bien avec les Berbères et je voudrais y rester». Et j’ai dit qu’il fallait demander à l’évêque...

Eh oui, c’est là un réflexe méthodiste !

L’évêque avait dit : «s’il peut continuer à servir le peuple berbère tout en servant le peuple d’Alger, je l’approuve. Sinon, il va rester en Kabylie et vous allez vous débrouiller avec un autre». Ça a bien marché, le peuple de la paroisse réformée d’Alger m’a accueilli à bras ouvert mais pour le premier sermon que j’avais apporté à Alger il y avait seulement 6 personnes dans l’assistance, dont un arabe et c’était l’arabe qui était le chef laïque de ce groupe-là. C’est lui qui m’avait installé. Il n’y a pas eu d’installation officielle.... J’ai pris la responsabilité de l’église et je commençais à y être pasteur avec mon expérience méthodiste que je ne voulais pas et que je ne veux toujours pas nier.

Alors pour être précis, cela coïncide avec le moment où les bâtiments ont été confiés à l’Église méthodiste par l’Église réformée de France ?

Oui, c’est ça : l’Église réformée de France, au moment où je suis venu à Alger, a confié les bâtiments et la congrégation à l’Église méthodiste.

Voilà, les années passent, l’EPA est enregistrée au niveau des autorités comme l’Église protestante d’Alger.

Oui, cela s’était passé en 1972, où nous avons transformé les statuts de l’Église réformée d’Alger en Église protestante d’Alger. A vrai dire, c’était une sorte de compromis, car on ne voulait pas mettre Église évangélique, parce que cela froisserait les peuples arabes et on ne voulait pas non plus imposer le terme de méthodiste, parce que cela gênerait les Réformés ; on ne voulait pas non plus garder le terme de Réformé, parce que les gens ne pouvaient pas comprendre ce qu’était une église réformée... Une église réformée, c’est une église fermée comme au service militaire.

Proche de la population

Alors que par définition une église est ouverte à tout homme et à toute femme en quête de Dieu... Et c’est ce que vous avez été même dans l’adversité !

Oui, il n’y a pas eu beaucoup de problèmes. Au début, en Kabylie, on était là au cœur d’une guerre civile, mais notre option au début a été de rester cinq ans, de fonder une communauté qui serait autonome et de rentrer aux États-Unis, mais on est tombé tellement amoureux du pays et du peuple qu’on est resté, et même si on a dû baisser la tête quand les balles sifflaient autour des oreilles, on est resté...

Tout en étant resté populaire dans le quartier, je l’ai constaté lors d’un voyage, même que tu n’étais plus là sur Alger.

Je crois que l’on a acquis une certaine popularité, parce que c’était un moment difficile. On a agi à Alger exactement comme on avait agi en Kabylie pendant la guerre civile. On a dit : «notre place est avec le peuple».

Et ils l’ont apprécié...

Ils ont apprécié le fait que je pouvais témoigner de ma foi sans les agresser ; ils l’ont beaucoup apprécié.

Proche de l’Église catholique

Et je crois aussi que tu étais de cœur à cœur avec l’archevêque Henri Teissier qui était en charge de l’Église catholique à un moment donné...

Oui, Mgr Teissier et moi-même, nous nous sommes considérés comme deux représentants de l’Église en Algérie. Quand il avait un problème, il venait en parler avec moi. Et pour moi, c’était l’inverse aussi.

Souci de fédérer

Un des bonheurs, c’était de voir que malgré l’adversité des conversions survenaient jusqu’en Kabylie des communautés nouvelles se formaient et le cœur du pasteur a dû battre très fort pour tâcher de protéger - et certainement pas pour étouffer- sous un même couvercle l’ensemble de ces nouvelles communautés...

Oui, il fallait d’abord persuader les Réformés et les Méthodistes d’Alger qu’on pouvait agir ouvertement en leur faveur en leur réservant le plus bel accueil par amour et en les intégrant dans cette église croissante et qui avait une vision internationale.

Ce n’est pas allé de soi, il y a eu des progrès, c’était une politique de petits pas ?

Oui, ça a marché plus vite que je ne pensais et certains des Réformés étaient tout fiers d’avoir pu faire après le départ des Français ce qu’ils n’avaient pas pu faire précédemment.

Une Église protestante d’Algérie ? EPA. C’est toujours le même sigle, mais la structure s’était ouverte à l’ensemble.

Tout à fait. Parce que l’Église réformée quand elle était là ne disait pas qu’elle était l’Église réformée de France, mais l’Église réformée d’Algérie et nous avons continué à utiliser le même sigle avec la même optique, de rassembler tous les chrétiens...

Et tu as été le président de cette fédération naissante, l’EPA pendant plusieurs années...

Oui, cela avait commencé en 1972 avec un pasteur français qui était aumônier militaire parti en 1980. Il est resté huit ans  à la tête de l’EPA, après quoi on m’a élu, parce que j’étais le seul pasteur là à être président de l’Église protestante d’Algérie. Je faisais de mon mieux pour créer une église ouverte et accueillante, non seulement pour les populations d’Afrique du Nord mais aussi les populations d’Afrique et d’Europe, etc... pour que ce soit une église non pas internationale mais une église avec des composantes internationales.

Ouverte, pas seulement nationale.

Absolument.

Et attentive à toutes les diversités et sensibilités théologiques...

Dans une église composée de gens de différentes origines il y a toujours une diversité absolue : au début de mon séjour à Alger on a constaté qu’il n’y avait que ces six Réformés, mais peu à peu commençaient à venir des gens d’autres horizons. A un moment donné, on avait un assez grand nombre d’Africains, de presque tous les pays sub-sahariens. Certains étaient des migrants économiques mais d’autres venaient pour étudier à Alger, parce que le gouvernement algérien avait des universités très calées pour former les gens de toute l’Afrique, avec l’arrière-pensée qu’ils influeraient sur la politique des nations nouvelles libres.

Chocs en série

Par rapport à l’Algérie. Alors le temps passe.  Une agression a failli te coûter la vie.

J’ai eu droit à deux sortes d’agressions sinon trois. D’abord j’étais parti aux États-Unis pour visiter les églises là-bas pour susciter un soutien en faveur de l’Église d’Algérie toujours en parlant de cette composante nord-africaine, parce que cela intéressait au plus haut point les Méthodistes en Amérique et en Europe. Quand je suis revenu de ces vacances prolongées, actives, en 2005, j’avais perdu mes réflexes de vigilance, les conseils de sagesse que je dispensais aux nouveaux venus dans l’église, je suis sorti du portail de l’endroit où j’habitais sans regarder dans tous les sens avant de mettre les pieds sur le trottoir. J’ai entendu des bruits de pas derrière moi, je me suis déplacé un peu vers le mur pour laisser passer cet homme apparemment si pressé. Mais cet homme se dirigeait vers moi pour me planter une lame de couteau de 3 cm de largeur et d’une longueur de 20 cm au milieu du dos aussi fort qu’il le pouvait et heureusement, la lame en touchant une vertèbre a été déviée, ce qui a coupé un nerf, un muscle, mais n’a fait que frôler le seul organe vital, un rein. Je saignais assez abondamment. Les gens du quartier m’ont mis tout de suite dans une voiture passante en disant qu’il fallait me conduire au plus vite au service d’urgence de l’Hôpital qui était à 500 m de là. Le chauffeur l’a fait, j’ai saigné comme un bœuf sur le siège arrière, mais il n’a rien dit. Il m’a laissé à la porte des Urgences et quand j’ai franchi le seuil de la porte, j’ai perdu conscience. Je ne me souviens alors de rien, sinon du moment où je sortais des Urgences pour aller aux soins intensifs. Je revenais à moi-même, j’avais perdu trop de sang. Et je pense que le Seigneur en me regardant me disait : «je n’ai pas besoin de toi maintenant, mais plus tard. Retourne à ton service».

Premier choc, tu mettras 6 mois pour te remettre ?

Non pas tant que ça, j’ai pu sortir de l’hôpital au bout d’un mois et demi, mais c’est à cause de l’intensité des soins qu’ils m’ont prodigués : une infirmière restait près de moi jour et nuit pour veiller à tous mes besoins et aussi pour empêcher les gens de venir m’embêter et me fatiguer. Elle me disait dans l’ambulance qui me transférait d’un service à l’autre : «n’aie pas peur, tu as Mère Thérésa avec toi. C’est moi».

Le Seigneur a mis son ange...

Le personnel médical a été aussi prévenant qu’elle.

Le deuxième choc a été l’interdiction ou le refus du renouvellement de ta carte de séjour.

Auparavant, il y avait autre chose: une année après l’attaque, j’ai attrapé la légionellose et j’ai failli en mourir.

Pour faire court, les services médicaux ne parvenaient pas à déceler l’origine de mes problèmes et m’ont alors rapatrié en France. Ma femme m’a pris dans la voiture à ma descente de l’avion jusqu’à la maison. Elle a téléphoné au médecin qui me soignait. Il est venu tout de suite et m’a dit : «tu as un problème de pneumopathie. Tu vas être hospitalisé demain matin à la première heure». Le pneumologue qui m’a soigné m’a dit que si j’étais venu un jour plus tard je serais sorti dans un cercueil.

Décidément, le Seigneur te veut encore... à l’œuvre.

Il me veut à l’œuvre...

Le troisième choc était quand même un des plus durs aussi...

Ça, c’est le plus dur, parce que mes deux premières expériences avaient des côtés positifs, même sous l’angle des autorités qui étaient très ouvertes et très accueillantes pour moi...

... Et respectueuses de ton ministère... Parce que tu es un homme de paix.

Il y a eu ensuite en 2008 une décision prise par je ne sais pas qui de ne pas me renouveler ma carte de séjour.

Quelle est ta réaction face à cette nouvelle ?

Ma première réaction a été de dire que cela ne pouvait pas se faire, parce que je n’avais commis aucune entorse à la société algérienne. J’ai toujours respecté les options des autres. Je partageais honnêtement ma foi, mais sans l’imposer. Et je ne sais toujours pas jusqu’à présent par qui la décision a été prise. J’ai pris un avocat et l’avocat a fait remonter la chose jusqu’à la Cour suprême et on verra un jour ce que la Cour suprême aura décidé. Mais c’était pour dire que j’aimais tellement l’Algérie que j’aurais voulu y rester. Il y a un autre truc : après, quand il fallait rester plus longtemps en France, c’était aussi peut-être l’inspiration du Seigneur, je suis allé en Algérie toutes les nuits quand je dormais.

On ne quitte pas un pays que l’on aime !

Non !

Et un pays, c’est des personnes en chair et en os et avec qui on partage son temps et l’essentiel de son trésor...

C’est ça ! Un pays, c’est son peuple ! Ce n’est pas sa géographie. Une église, c’est son peuple, mais pas les bâtiments et quand on a dans son cœur un pays et ses gens, une église et ses gens, ça ne vous quitte jamais !

OPA sur l’EPA

Comment réagis-tu en tant que pasteur qui a œuvré pendant 45 ans en Algérie, que ce soit en Kabylie ou à Alger, au service de tous, qu’ils soient du pays ou étrangers, quand tu apprends la décision de l’Église protestante d’Algérie (EPA) de réclamer les bâtiments à la communauté qui, légalement, légitimement les utilise sur place à Alger ?

La paroisse avait parfaitement le droit d’occuper ces locaux, l’Église réformée de France les ayant confiés par legs à la paroisse sur place. Des gens qu’on avait accueillis à l’époque au sein de l’Église protestante d’Algérie, mais qui ne se réunissaient pas là, mais dans des garages et des salons, etc.... disaient que ce n’était pas juste qu’eux aient à souffrir d’un manque de locaux alors que nous, nous étions à l’aise. On ne peut pas dire que nous étions à l’aise, mais qu’on avait un lieu et que ce lieu que nous occupions était légalement le nôtre.

A cette époque-là, je n’étais plus président de l’Église.  Par le jeu démocratique, ils ont élu dans l’église de plus en plus d’Algériens pour être responsables de l’Église. A un moment donné, pendant que j’étais soigné de la légionellose, et que j’avais décidé de ne pas revenir très souvent en Algérie, ils ont décidé de me remplacer. Une fois que j’étais remplacé, ils se sont dit : «pourquoi, s’il n’est pas là, nous priverions-nous de cet endroit de choix en plein centre d’Alger ?».

Ils l’ont fait. Ils ont fait une OPA sur l’EPA !

Ils l’ont fait. Il y avait une période de négociation : ils réclamaient les lieux et finalement ils sont venus un jour avec un papier qu’ils avaient tiré du cadastre d’Alger disant que le bâtiment appartenait à l’Église protestante d’Algérie : «Maintenant, c’est nous qui sommes les responsables de l’Église protestante d’Algérie et il y a des étrangers ici, on n’a pas besoin d’eux, on va prendre les lieux, avoir notre culte à notre aise pour les chrétiens algériens».

Je devine que c’est un crève-cœur pour toi qui a contribué à la naissance de cette fédération d’églises : de voir ainsi détourné un lieu de culte de sa destination d’origine.

Ça me crève le cœur encore maintenant, mais au moment où ils avaient fait cette action-là, je n’étais plus en Algérie.

De cœur à cœur

Je comprends bien, mais je parle au témoin de ces années et qui conserve cet amour au cœur. Alors que dirais-tu au président actuel, aux membres de cette fédération et aux victimes de cette OPA sur l’EPA, aux membres de la communauté protestante d’Alger qui a dû chercher un lieu de refuge et qui l’a trouvé à Hydra dans l’Église catholique ? Donc d’abord que dirais-tu à l’EPA ... de frère à frère... ?

Il y a frère et frère.... Mais même dans les familles, les frères se disputent. Mais je ne peux pas parler de dispute au début. Il y a eu réclamation d’un côté et résistance de l’autre, de ceux qui étaient légalement dans les lieux. Ce que j’aurais à dire, c’est qu’ils n’avaient pas besoin de saisir un local, parce qu’ils avaient eux-mêmes des projets de nouveaux lieux de culte en d’autres endroits dans l’Algérois, projets de nouvelles activités, d’autres centres d’action et tout ça aurait pu être couvert par l’Église protestante d’Algérie et même nous aurions cherché des fonds en Algérie ou à l’étranger.

Une vraie collaboration aurait été possible ...

Oui

Que dis-tu aux victimes qui ont souffert de cette expulsion manu militari ?

Là, ça me peine beaucoup plus que de perdre le bâtiment, car pour moi, je le dis toujours, l’Église, c’est les gens, c’est les fidèles, ce ne sont pas les lieux. Alors nous avons dû quitter ces lieux pour un autre, ailleurs. Nous avons demandé, quémandé un abri à l’Église catholique d’Alger laquelle a toujours été très accueillante, toujours bien disposée à l’endroit de l’Église méthodiste d’abord et ensuite vis-à-vis de l’Église réformée. Et je dois rendre un témoignage franc et solide aux Catholiques qui ont manifesté une réelle ouverture. C’est d’autant plus remarquable que cela n’a pas toujours été le cas au cours de l’histoire. On était en Algérie une minorité, toujours une minorité. Le rétablissement de l’Église en Algérie après 1830, la seule façon d’être chrétien quand on est une minorité minuscule, microscopique, c’est d’être chrétien ensemble et d’apprendre à conjuguer Église avec église.

Et vous avez vécu ce partenariat fraternel sans ombre...

Toujours.

Malgré les personnes qui sont décédées des suites des attentats. L’Église catholique a dû payer un lourd tribut à cette guerre.

Un très lourd tribut : les moines qui ont été massacrés à Tibhirine et les frères et sœurs laïques, prêtres à Alger. L’Église catholique a payé un très lourd tribut. Par sa présence. L’Église catholique ne voulait pas plus partir que nous du pays.

Et elle est toujours encore présente pour porter un témoignage au Christ par la parole et les actes, par les actes d’abord.

Absolument, et elle continue à le faire. 

Agir avec courage, c’était la devise de notre Conférence annuelle. Ça vaut aussi pour l’Algérie ?

Oui, pour tout le corps. Pour la première fois, j’ai trouvé la devise de cette conférence annuelle 2012 la plus apte à me réchauffer le cœur.

Amen !

La presse protestante consacre un dossier sur l’évolution de l’Eglise protestante en Algérie

Le pasteur Philippe Perrenoud (ERF) qui a assuré à plusieurs reprises la desserte de l’église d’Alger évoque l'évolution de l'Église protestante d'Algérie dans les colonnes du mensuel Réveil de ce mois. Cet article (sous forme de pdf) sera transmis à quiconque en fera la demande à la rédaction de Réveil reveil-redaction@orange.fr.


INTERVIEW DU PASTEUR HUGH JOHNSON

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