Réflexions sur un balcon !

Le pasteur Freddy Nzambe nous fait part de ses observations depuis son logement de Montfleury sur le pays, ses habitants, ses us et coutumes. Dépaysement garanti.

Freddy Nzambe, pasteur

Un après-midi calme, la tasse remplie de ma tisane à base de verveine (luiza), je regarde autour de moi.

Vue panoramique

Notre appartement se trouve dans la station de l’Église méthodiste à Montfleury, à Tunis, entourée d’un grand et magnifique jardin. Du regard on peut facilement s’évader dans ce beau jardin sans sortir des lieux. Je lève mes yeux. En sirotant ma tisane, j’aperçois les bâtiments de l’Institut Supérieur de Théologie et de civilisation islamique de Tunis « Ez-Zitouna » avec les deux mosquées d’alentours.

Un islam prépondérant

« Oui, c’est vrai que nous sommes bien entourés par l’Islam », je l’aurais facilement oublié si je n’avais pas levé mes regards du jardin de la station ! D’ailleurs, c’est l’appel à la prière scandée par les différentes mosquées qui m’a fait lever les yeux. Sarah (7 ans et demi) essaye de mimer cet appel à la prière et me dit : « Papa, comment se fait-il que tous les muezzins fassent l’appel à la prière au même moment ? Qui leur dit de lancer l’appel ? Y a-t-il un coup d’envoi ? ». Dyvie (bientôt 12 ans) renchérit : « Ce qui est curieux, ils ne cadencent pas tous de la même manière cet appel à la prière ! Chaque muezzin a sa manière de moduler ! » « Ouais, c’est rigolo, dit Sarah, ils ne font pas pareil ! On dirait qu’ils se font de la concurrence ! » S’en suit alors une discussion sur cet appel à la prière que nous entendons cinq fois dans la journée !

Dialogue interreligieux incontournable

Nous nous sommes posé la question sur Allah. Est-il le même Dieu que pour nous chrétiens ? Puis va suivre la discussion sur Mohamed et sa prophétie. Les questions des filles vont tellement pleuvoir que je commençais à me poser la question s’il ne me fallait pas m’inscrire à « Ez-Zitouna » pour avoir plus d’éclaircissements sur certains points. D’ailleurs si un non-musulman comme moi veut savoir ce qu’est l’Islam, quoi de mieux que d’écouter parler les musulmans ! Mais de là à franchir les portes de l’Institut de théologie « Ez-Zitouna », je n’en suis pas encore là ! Un ami musulman m’a dit : « Tu sais, le Coran transcende l’histoire », comment pourrais-je alors faire de la critique historique, même étant inscrit à « Ez-Zitouna » !

Vivre comme une famille chrétienne dans un pays musulman, défie ma foi chrétienne et la conforte ! Un privilège que l’on n’a pas toujours !

L’obéissance d’Abraham

Pendant que j’y pense, lors de l’approche de la fête musulmane de l’Aïd el Kébir, un ami musulman pieux à qui je disais que « cette fête est, pour vous, comme Noël en Occident ! », m’a répondu sèchement que « la fête de l’Aïd el kébir n’a pas été vidée de son sens comme l’est Noël en Occident, une fête pour la famille où l’on offre des cadeaux ! Pour nous, c’est encore une fête qui a tout son sens spirituel. Je suis en train de jeûner pour me préparer à cette fête ! » Et s’ensuivait une explication sur le sacrifice d’Abraham qui, pour les musulmans, offre Ismaël !

J’interpelle mon ami pour lui dire que, pour nous, il s’agit du sacrifice d’Isaac et pas d’Ismaël ! Sa réponse m’a d’autant plus surpris : « Freddy, ce qui est en question ici, c’est l’obéissance d’Abraham et non l’enfant du sacrifice. Qu’Abraham ait voulu offrir Isaac ou Ismaël n’a aucune importance, mais ce qui doit nous interpeller, c’est la foi d’Abraham à Dieu ». Oui, il a raison mon ami. Ma réflexion doit se porter sur l’obéissance d’Abraham plus que sur son sacrifice.

Fêter Noël

Surtout en cette période de Noël, je pense encore à la question de cet ami : « que célébrons-nous à Noël ? Le jour ou la venue de l’Emmanuel ? » Noël reprend tout son sens dans ma vie et celle de ma famille. Ces jours-ci, nous réfléchissons sur l’importance de la venue de l’Emmanuel, autant dans l’église qu’en famille.

Douceurs tunisiennes

La discussion avec mes filles s’interrompt quand Sylvie (mon épouse) nous 

apporte du « maklouth », un gâteau local, pour accompagner la tisane. Elle en profite pour nous avertir qu’elle va partir à son cours d’arabe, chez les Sœurs blanches de Montfleury. Les Sœurs blanches ? Il y a bien deux Sœurs congolaises dans cette communauté, et elles sont noires ! Là aussi, l’histoire a de l’importance pour comprendre qu’il n’est pas question de couleur de la peau, mais du nom du fondateur de la communauté !

« Pour ce soir, je vous ai préparé le tajine d’agneau aux petits pois et à l’artichaut », nous dit-elle. « Youpi ! Tu es la meilleure des mamans », s’écrie Sarah. Oui, c’est vrai, notre famille aime beaucoup les plats marocains, Dyvie est née là-bas.

L’époque Ben Ali révolue

Pendant que Sylvie donne les instructions aux filles, mes yeux se lèvent au-delà de l’institut de théologie et j’aperçois la ville de Tunis avec quelques-uns des bâtiments qui dominent la ville. Deux de ces bâtiments attirent mon attention : l’ancien siège du RCD (le parti de l’ancien président, Ben Ali) ; ainsi que la cathédrale de Tunis !

Très vite je réalise que Ben Ali n’est plus là et que beaucoup de bâtiments, appartenant à son parti ou à sa famille, tombent en ruine ! Tous les matins, quand nous accompagnons Sarah à l’école, à 18 km de Montfleury, nous rencontrons à l’aller comme au retour un ou deux dos-d’âne à l’approche d’une villa détruite et abandonnée ! Nous apprendrons plus tard qu’elle appartenait à la famille de Ben Ali. Il y a encore beaucoup de choses qui rappellent les années Ben Ali : les billets de 20 dinars, l’horloge qui marque le temps, au bout de l’avenue Bourguiba, etc... !

Un chauffeur taxi nous a dit : « Aujourd’hui, je ne travaille plus après 20 heures, c’est dangereux pour moi. Mais à l’époque de Ben Ali, je travaillais en toute sécurité jusqu’à 2 heures du matin ! » Voulait-il nous dire qu’il regrette les années Ben Ali ? Loin de là !

La cathédrale est aussi sans évêque, car l’ancien est parti en Jordanie ! Les Tunisiens nous ont parlé en beaucoup de bien de cet évêque, avec qui j’ai pris un café lors de son dernier passage à Tunis. Nous sommes tous de passage dans ce pays, murmurais-je.

Vision de sa mission

Oui, ma tisane se refroidit ! De notre balcon germe la vision de notre mission ici : partir des bâtiments pour rencontrer l’Islam, le pays et l’Église (pas seulement l’Église catholique romaine). Il y a beaucoup d’étudiants africains qui arrivent dans le pays et qui ne connaissent pas le pays et la culture tunisienne ! De la même manière si l’on ne regarde que le jardin de Montfleury sans lever les yeux, on oublie qu’il y a des choses à voir, à comprendre et à faire.

Ateliers

Tout en remettant en état les bâtiments de Montfleury, parallèlement nous allons commencer par un atelier culinaire comme première activité, afin d’apprendre à une dizaine d’étudiantes africaines comment faire la « slata méchouia » et aussi le brick à l’œuf, des spécialités tunisiennes.

Visite

Nous préparons aussi, pour mars-avril, une visite historique de Carthage pour quelques étudiants. Histoire de faire comprendre aux étudiants qu’il n’y a pas que la Tunisie du VIIe siècle à nos jours, mais que la Tunisie a une histoire plus riche que ça !

Ainsi partent nos regards, du balcon à la ville et de la ville vers le balcon. Il suffit de lever les yeux et aussi de les baisser ! Sachant que plus je lèverai mes yeux, plus je reconnaîtrai encore que Celui qui coordonne toute mon activité est le Seigneur Jésus lui-même. Viens au secours de notre faiblesse Seigneur !

Article rédigé par Freddy Nzambe pour MISSION, le Journal du DEFAP (France).

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