Interview détaillée des frères Furtade - Leader Vocal


Propos recueillis par JP Waechter

Les débuts

ER François et David, vous avez constitué un groupe de rap depuis... 1991 et vous tenez la route ?

LV Exactement

ER IL faut avoir la peau dure !

LV Ça use les souliers !

ER En fait, ce qui vous intéresse au-delà du media et de la musique, c’est le message. Mais ce n’était pas d’origine ? 

LV Pas du tout !

Changement de cap

ER Vous ne véhiculiez pas le même message hier et aujourd’hui ?

LV On n’était pas habités du même esprit, c’est pour ça !

ER Vous êtes passés de la contestation globale à la protestation salutaire. Mais expliquez-nous votre itinéraire... Vous cassiez du flic ? Un peu, beaucoup ?

Découverte du Christ

LV Oh oui ! On est passé de la plainte à la solution, ce qui est déjà une grande différence.

ER Vous êtes passés d’un extrême à l’autre, encore qu’en prônant la solution, ce n’était pas tomber dans l’extrême...

LV On ne pouvait pas donner ce qu’on n’avait pas, en tant qu’hommes, mais on a reçu la solution, celui qui est toujours la solution.

ER Et donc pour être clair et précis, c’est le Christ Jésus...

LV Exactement.

ER Donc, c’est une conversion qui a été déterminante.

LV En 1990, quand le groupe a été créé, on a abordé des thèmes qui étaient propres au rap, on parlait de l’actualité, on avait des revendications par rapport à la police, et tout ça... Et à un moment donné, on s’est convertis, on s’est tournés vers le Christ et là notre discours a complètement changé, parce que notre vie, à l’intérieur de nous, a changé : il n’y avait plus cette révolution, mais cette révolution était autre, elle était d’une autre source et c’est ça qui commençait à s’entendre dans nos textes.

ER Vous n’avez pas abandonné la lutte contre les injustices ?

LV Non pas du tout (d’une seule voix)... 

Changements sur le fond

ER Vous vous y prenez autrement, comment ça se passe ?

LV Nous nous y prenons tout à fait différemment. Avant, on était des plaintifs, on était bons pour des débats, on n’avait pas de solutions ; on n’était pas plus efficaces que les autres qu’on accusait... Quelque part, on participait aussi à la destruction, on voulait changer le système, et c’est le système qui nous changeait. Le Christ est venu tout changer.

En première ligne pour la défense de l’Église 

ER Votre cheval de bataille, votre souci, ce qui se dégage de vos dernières productions, entre autres, c’est le combat pour l’église persécutée. Comment entendez-vous améliorer le sort de ces frères et soeurs ?

LV Je dis, déjà par l’information. Humblement, on pense réellement qu’il y a un manque d’informations conséquent : les gens ne sont pas au courant que l’Église est persécutée. Je le dis à ceux qui ne le savent pas, la communauté chrétienne est la communauté la plus persécutée au monde et ça choque les gens : ils ne sont pas au courant de ça. On trouve que la grande presse, la presse nationale ne traite pas assez de ces sujets, par contre elle préfère parler d’un tas d’autres choses. Nous aimerions faire à notre humble niveau, à l’intérieur même de notre réseau, ce que nous aimerions que la presse nationale fasse. Peut-être n’avons-nous pas le poids médiatique ni la communication qu’ils ont, mais à l’intérieur de nos milieux respectifs, on essaie de communiquer et d’interpeler les gens et c’est exactement ce qui se passe. Il se trouve que j’interviens dans un centre sportif de boxe, car j’étais boxeur auparavant (médaille de bronze du championnat de France), on s’aperçoit dès le premier clip que les gens n’étaient pas du tout au courant de la persécution des chrétiens.

ER Oui, ça ne fait pas la une de tous les journaux !

LV Ce n’est pas assez vendeur pour la presse nationale.

Du rap décapant

ER Vous avez choisi pour communiquer le rap ; le rap, ça aide énormément à communiquer un message radical, le rap, ça décape ?!

LV Le rap, ça décape! C’est une musique qui permet de pouvoir assez largement aller jusqu’au bout de ce que l’on veut exprimer.

ER Et puis vous êtes passés maîtres dans l’art d’allier le poids des mots et le choc des photos. Il suffit d’aller voir vos clips tous visibles sur YouTube.

Poids des mots et choc des photos

ER Pour combattre les maux, vous utilisez les mots...

LV Et les images, car nous sommes au 21e siècle. C’est un siècle d’images : tout nous parle avec des images, plus qu’avec des mots. Exactement. C’est un langage que tout le monde peut comprendre. Il n’y a pas la barrière des langues à travers les images. On peut envoyer une image française aux États Unis, elle sera comprise.

- Et puis, je dirais qu’on regrette un tel manque de sensibilisation que, sans être dans l’abus, on utilise tous les moyens possibles pour accrocher le regard ; si on n’arrive pas à accrocher au niveau de l’ouïe, il faut essayer d’accrocher au niveau de la vue.

Leur impact

ER Est-ce que vous avez eu des retours ? Pas des retours de flamme, mais l’expression de soutiens ?

LV Franchement, il suffit de voir les pétitions. Prenez le cas d’Asia Bibi

ER Pour elle, vous avez fait un clip sur mesure.

LV On travaille avec une association AMI. L’idée est qu’on a été interpelés par ce qui se passe : son rejet, sa condamnation à mort confirmée et donc on a décidé de s’organiser avec une association. En l’espace de trois semaines, on a récolté plus de 40 000 signatures. Et c’est conséquent.

ER Dans le cas de Myriam, la soudanaise également condamnée à mort alors qu’elle avait un bébé et qu’elle était enceinte d’un autre, la mobilisation a porté du fruit, elle a été libérée grâce entre autres à votre combat.

LV Pour Asia Bibi, il faut continuer le combat.

Un combat persistant non violent

ER Comment résoudre ces conflits, ces atteintes aux droits de l’homme, si l’on n’arrive pas à résoudre le problème par la force ? Comment arriver à bout de cette misère ?

LV Arriver à bout de la haine, ce n’est pas évident, c’est un choix de vie. Dans un premier temps, il faudrait arriver à bout de la haine. Il faudrait  qu’ils recouvrent leurs droits. On n’a pas le droit de tuer quelqu’un parce qu’il est chrétien.

Pour toutes les libertés

- Notre combat, déjà, c’est la liberté religieuse à tous quelle que soit la confession, la liberté religieuse...

ER La liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de culte...

LV Eh oui ! Ça rassemble les articles 18, 19 et 20 de la Déclaration des droits de l’homme. On peut donc s’entendre là-dessus. Si par exemple une exhortation biblique ne peut pas toucher des personnes qui sont athées, par rapport au message biblique qui les inciterait à être plus ouverts et à laisser la liberté religieuse à tous, on peut s’entendre sur d’autres textes, dont la Déclaration des Droits de l’Homme ; je pense qu’on pourrait s’entendre là-dessus. Je vous dis la vérité, au fond de nous, des gens nous croient. Tout ce que l’on fait en faveur des chrétiens persécutés, on le fait pour la foi.

ER Ça vient des tripes...

Non sans peines ni prières

LV C’est vraiment en nous, et on sait que ce n’est pas par la force qu’on va résoudre les problèmes, c’est plus à genoux, dans la prière que les choses vont bouger.

Regardez ce point important concernant Myriam la Soudanaise. La mobilisation internationale a exercé une pression sur le Soudan et ça a poussé. Ça veut dire que quand les hommes bougent et décident de s’unir contre des injustices, il y a des délivrances. Et c’est celle là que l’on désire pour Asia Bibi.

ER Il y a Asia Bibi et tous les autres menacés de mort pour soit disant un blasphème, vous avez aussi la ribambelle de jeunes filles au Nigeria enlevées par BokoHaram. Toute la classe politique s’est mobilisée, en réalité, il faut tenir dans le temps pour obtenir des changements et la réduction du terrorisme.

LV Exactement.

Implanteur d’église & évangéliste

ER A côté de votre carrière musicale, il y a celle d’implanteur d’église, d’évangéliste et de pasteur. Est-ce qu’était difficile de mener de front les deux ?

LV Ça a été difficile au début. Quand on est arrivés en Suisse, durant sept ans, on a dû mettre notre carrière de côté, on croyait qu’on pourrait faire les deux, mais en fait, du côté de la chaire, il y a un travail vraiment conséquent. On a dû mettre tout ça en stand by. Et dans tout ça, il y a eu aussi le départ de mon frère dans les favelas au Brésil où il a vécu des miracles. Ça a pris beaucoup de temps. Mais ça nous a servis. Aujourd’hui, l’expérience qu’on a au niveau de l’église, au niveau de l’implantation d’église en Suisse et puis le ministère de mon frère au Brésil, franchement, cela a été une école biblique, une école de la vie, avec des hauts, des moments très forts et très durs. Honnêtement, je me sens plus fort grâce aux expériences que nous avons vécues ces dernières années.

Années de maturation

- On a autant appris du spirituel que de l’humain. C’est très important.

ER Et ça a contribué à votre inspiration ?

LV Vraiment, totalement, complètement (en choeur).

ER On sent la maturité

LV Il y a beaucoup de gens qui nous écoutent ces derniers temps et qui nous disent : on sent un changement. 

ER Ce n’est pas de la musique seulement pour une génération contestataire.

LV Aimer s’inscrit dans la durée...

ER Mais vous restez pour une part contestataires ? Vous ne perdez pas votre faculté de vous indigner ? Mais ça va au-delà, et puis il y a cette relation d’amour au Christ qui change tout.

LV Exactement.

Mission des chrétiens

ER Quel est votre appel pour les chrétiens ? Être sentinelles ?

LV Je pense que oui : être sentinelles, exhorter, encourager le peuple de Dieu

ER Et prier... Car les temps sont durs.

LV Et être actifs dans la moisson : c’est comme si un médecin arrêtait de pratiquer, il deviendrait un mauvais médecin. Un chrétien doit donner pour recevoir. Il doit exhorter pour être exhorté. Un chrétien doit prier pour les gens, pour que d’autres prient pour lui. Il doit donner des choses avant de chercher à les recevoir. Ça, c’est indispensable.

Le rôle des jeunes

ER Ça concerne aussi les jeunes, mais aux jeunes que leur diriez-vous ? Le monde n’est pas tendre. Il est dur, impitoyable...

LV Le message aux jeunes est d’aller à l’essentiel, car les jeunes sont l’avenir de l’Église. Nous le croyons vraiment.

ER Dès aujourd’hui ! Être entier.

LV Dès aujourd’hui.

LV Fais les bons choix, ce que tu veux aujourd’hui va dessiner ce que tu feras demain. Fais les bons choix.

ER Ce n’est pas tomber dans l’excès.

Notre rôle vis-à-vis des jeunes

LV Non, ce n’est pas pour rire, mais ce n’est pas un cantique que l’on chante dans les églises, mais si je devais imaginer notre message pour les jeunes, ce serait « Prendre un enfant par la main ». C’est vraiment ça.

ER C’est laisser prendre sa main par le Seigneur ?

LV Exactement. Je dirais même plus : prendre un enfant par la main, nous maintenant, qui sommes un peu plus vieux, que nous prenions les jeunes par la main. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de repères, prendre les enfants, les jeunes par la main, c’est hyper important. Encore faut-il que ces jeunes acceptent de donner leur main.

ER Cela veut dire aussi que l’on redonne aux familles toute leur consistance. La famille biologique d’abord, la famille spirituelle (l’église) ensuite.

Vos voeux pour 2015

LV Exactement.

ER En ce début d’année 2015, qu’est-ce que vous apporteriez comme voeu ?

LV J’aimerais pour la France une meilleure moisson pour l’Église... quand même... J’aimerais que les gens s’ouvrent davantage à la présence de Dieu. On a essayé toutes les solutions, les solutions politiques... Aujourd’hui, essayez Jésus-Christ. Voilà ce que j’ai envie de dire !

Mon voeu pour la France en 2015 est que la politique française insère un peu plus Dieu dans ses choix et ses directives et dans l’état de crise où se trouve la France, que l’on fasse ce qu’Israël avait fait en son temps, qu’il s’humilie, qu’il prie et qu’il cherche la face de Dieu... Alors je crois que c’est possible. Que la France se mette à genoux et demande l’aide de Dieu. Je crois qu’il y a un besoin. J’habite en Suisse et la Suisse n’est pas le paradis. C’est impressionnant de voir la différence entre la France et la Suisse au niveau spirituel. La crise est européenne, mondiale. Je vous garantis qu’on ne ressent pas la crise de la même manière selon le pays où l’on se trouve. La crise que je sens quand je viens en France, ça fait mal quand même.

ER Il y a des crispations autour de la laïcité mal comprise, mal vécue.

LV Complètement, bien sûr.

Sortie de Worship

ER Et vous avez la liberté de le dire avec votre talent indéniable. Vous sortez un nouvel album, Worship (adoration)... C’est un mot d’ordre

LV C’est vrai...

ER Un mot sur ce disque : vous y avez mis votre coeur ?

LV Oui vraiment. Worship, c’est un minialbum en fait, ces titres préparent notre prochain album qui paraîtra au début de 2015 et à travers Worship nous voulions exprimer notre reconnaissance. On pourrait dire que Worship c’est une action de grâce. A travers le clip, on voulait montrer que Dieu était loué sur toute la surface de la terre. On veut nous faire croire que l’Évangile ça ne fonctionne pas, c’est faux. Sur toute la surface de la terre, il y a des millions de personnes qui louent Dieu,

ER Une préfiguration du ciel

LV Exactement, dire que Dieu est loué sur toute la surface de la terre ; ce mot de worship est plus connu à l’intérieur de l’église, on voulait l’exporter dans le monde séculier du rap, worship, adorez Dieu. C’est vrai, Dieu est appelé à être loué dans l’enceinte de l’église,  mais à l’extérieur aussi. Nous voulions apporter cette louange à l’extérieur.

Interview conservée dans sa forme initiale.

Dimanche 14 décembre 2014

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