Actu "T’es Charlie ou pas Charlie ?"


 Alex Neff, Église mennonite de Strasbourg, prédicateur

Les attentats en France ont généré un slogan identitaire. Réflexion sur ce phénomène par un sociologue du protestantisme. Rubrique commune à ENroute et à Christ Seul.

Unité en miettes

La solidarité nationale qui a marqué les premiers jours après les attentats de Paris commence aujourd’hui à voler en éclats. Le slogan « Je suis Charlie », auparavant point de ralliement, est devenu polémique. Pour certains, être Charlie, c’est simplement être en deuil pour les victimes et leurs proches. Pour d’autres, c’est défendre la liberté d’expression. Pour d’autres encore, c’est revendiquer le droit de ridiculiser tout ce qui serait considéré comme sacré, ce que font avec dilection les dessinateurs de l’hebdomadaire Charlie Hebdo.

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Détournements

Le slogan « Je suis Charlie » a été rapidement repris et déformé par d’autres. Nous avons vu apparaître : « Je suis Charlisraël », « Je suis manipulé », « Je ne suis pas Charlie »…   Nous avons entendu Dieudonné et son « Je me sens Charlie Coulibaly ».  Nous avons écouté des Qataris chanter « Je suis Mohamed » lors du Mondial de handball.

Il est révélateur que les slogans les plus répandus n’aient eu rien de revendicatif. En disant « Je suis… », les manifestants n’exigent rien, si ce n’est le droit de témoigner individuellement de leur identité. Après tout, on peut contester une revendication ; on ne peut contester une identité personnelle.

Construction de soi

Cette surenchère d’affirmations identitaires, de Paris à Grozny en passant par Le Caire, illustre bien l’importance que nous accordons aujourd’hui à la construction de soi. Dans le monde de nos aïeux, l’identité personnelle était octroyée par sa situation sociale. Aujourd’hui, par contre, l’individu est confronté au devoir de se construire une identité soi-même. Le sociologue Anthony Giddens nous rend attentifs à l’impossible réflexivité de cet exercice moderne1. Nous sommes à la fois des acteurs-sujets qui donnent un sens à notre existence, et aussi les objets de notre propre quête identitaire. Et quand nous cherchons à créer du lien social, comme lors d’une tragédie, c’est souvent au travers d’une affirmation identitaire individuelle. Nous trouvons du réconfort en disant « Je suis Charlie » au milieu d’une foule de Charlies.

Identités meurtrières

L’affirmation de l’identité crée la solidarité, mais elle crée aussi la division. Amin Maalouf parle d’identités « meurtrières », car la mobilisation à la violence passe par la mobilisation des appartenances2. Bien évidemment, nos identités sont multiples et changeantes, accumulées et reformulées tout au long de nos vies. Et pourtant, dans des situations de crise ou de menace, nous gommons l’ambiguïté et nous mettons en avant une seule identité. Ce qui nous unit aux uns nous sépare des autres, et il faut choisir son camp. À Donetsk, il faut choisir entre identité russe ou ukrainienne. À Belfast, il faut choisir entre identité protestante ou catholique. Dans la France en guerre contre le terrorisme, sentons-nous l’obligation de choisir entre Charlie ou pas Charlie ?

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Transformation par le Christ

Le mot « identité » est absent du Nouveau Testament. En effet, Jésus ne parle pas de recherche de soi, mais d’union avec lui. Il dit à ses disciples : « Demeurez unis à moi, comme je suis uni à vous » (Jn 15.4). C’est au travers de cette union avec le Christ que nous devenons une nouvelle créature. C’est au travers de cette union avec le Christ que nous portons du fruit et que nous trouvons un sens à notre existence. L’apôtre Paul écrit : « L’être humain que nous étions auparavant a été mis à mort avec le Christ sur la croix, afin que notre nature pécheresse soit détruite » (Rm 6.6). Devenir chrétien, ce n’est pas découvrir qui je suis vraiment. C’est mettre à mort mes idées sur moi-même et découvrir qui je suis en Christ.

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Notes

  1. Anthony Giddens, La constitution de la société, Presses Universitaires de France, 1985
  2. Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, 1998


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