AG/CA 2016: le salut, comment le dire ?

Questions posées à Thierry Hernando* - Interview recueillie par Enroute


Vous avez écrit un livre plein d’humour sur un défaut maison, j’entends la propension du peuple chrétien d’user d’un langage hermétique au monde qui lui est extérieur dès lors qu’il s’agit de choses essentielles, pour faire simple de parler le patois de Canaan. C’est grave docteur ? Dites-nous en quelques mots pourquoi ce type de communication est désastreux et dessert la cause de l’Évangile ?

Extraits « Le Patois de Canan »

6) Adoption, adopté (par Dieu) 

« Les croyants sont des enfants de Dieu par adoption. » 

Être adopté par Dieu ! Quels sont les formulaires à remplir ? A quelle association s’adresser ? Pas de panique, il ne s’agit que d’une image... Elle n’est pas très difficile à comprendre, à condition d’être expliquée, ce qui n’est pas toujours le cas dans nos églises* où nous avons tellement l’habitude de ne nous retrouver qu’entre nous. Heureusement, vous avez sous vos yeux la réponse à toutes vos interrogations, le remède à toutes vos migraines ! Vous allez savoir, vous aussi et n’aurez plus honte en vous rendant à l’église*. Enfin, pour l’instant. Voici donc de quoi il s’agit : en devenant notre frère*, en adoptant la même nature* que nous, le Christ* nous fait (r)entrer dans sa famille, il (re)fait de nous des enfants de Dieu*. Même si nous ne sommes pas (ou plus depuis la chute*) réellement de filiation divine, à travers Jésus, nous le (re)devenons. Voilà. Et si finalement, être chrétien*, c’était à la portée de M et Mme Tout le Monde* ? N’exagérons rien ! 

12) Affranchir, affranchi 

« Christ nous affranchit, c’est pour la liberté. » 

Mais de quoi est-on affranchi, lorsqu’on devient chrétien ? Y a-t-il un lien quelconque avec l’affranchissement postal (le chrétien ne serait qu’un « timbré ») ? Que nenni ! Si nous sommes affranchis de quelque chose, c’est de l’esclavage. De quoi ? Du péché, bien sûr. « Si le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres », a dit le Christ. Libérés de nos vilains travers, nous devenons des chrétiens rayonnants. A condition de ne pas avoir oublié le « si » : un esclave qui se libère tout seul n’est jamais un homme libre... Wah* ! Qu’est-ce que je suis spirituel* ! 


Grâce au formidable travail des traducteurs de la Bible, qui ont bataillé dur pour rendre audibles ou plutôt lisibles des textes vieux de plusieurs milliers d’années, nous avons entre les mains un message totalement relooké, re-lifté, dégagé de toutes ses scories accumulées pendant des siècles. Et nous préférons continuer à parler dans le même français que Louis Segond ou John Nelson Darby. Jésus, les apôtres, Luther, Calvin et Wesley étaient des réformateurs, voire des révolutionnaires. Les chrétiens du XXIème siècle sont de pieux conservateurs, qui se cramponnent à leurs traditions, à leurs théologies et à leur dialecte, comme si le monde n’avait pas changé depuis le XIXème siècle. Nous devrions sortir dans la rue, au contact des gens, comme le faisait Jésus. Nous nous barricadons dans des bunkers théologiques, dont l’une des couches de blindage est le patois de Canaan. Les doctrines figées nous empêchent de communiquer « en interne » entre chrétiens. Notre langage hermétique nuit à notre « com externe ». La formidable entreprise qu’est l’Église est au mieux invisible, au pire pas du tout crédible aux yeux de nos contemporains. Nous vivons en vase clos et quand nous sortons, nous ne nous faisons pas comprendre. Pas étonnant qu’avec un tel mode de communication, les visiteurs soient peu nombreux dans la Maison de Dieu.  

Le travers contraire aussi ennuyeux que le cas précédent ne serait-il pas de chercher à diluer le message sur le fonds et la forme dans la culture de nos contemporains ?

C’est pourtant ce qu’ont fait Jésus, les apôtres, les réformateurs, les revivalistes et de nombreux missionnaires : adapter le message de l’Évangile en fonction de la culture de leurs interlocuteurs. Ils ont tous été critiqués et combattus à cause de leurs efforts pour rendre leur prédication accessible et leur discours audible. Ils ont pourtant tous réussi. Et nous, malgré des moyens techniques et financiers beaucoup plus importants, nous n’obtenons que de piètres résultats. En grande partie parce que nous avons tellement peur du monde et de sa culture que nous nous en coupons. Nous préférons l’Histoire et la théologie à la psychologie. Les langues mortes aux langues vivantes. La musique classique ou les cantiques du XIXème siècle au rap, au reggae ou à la pop. Ce n’est pas le cas de nos contemporains. Un prédicateur en blue-jeans qui veut faire « jeun’s » à tout prix en ponctuant ses phrases de « wah ! » et autres gadgets linguistiques à la mode, ça peut être ridicule. Mais c’est peut-être moins « désastreux » qu’un clergyman tout de noir vêtu qui parle comme un (vieux) livre. 

Quelle est alors la solution, si l’on doit éviter de tomber dans le double travers du patois de Canaan ou de la dilution de l’Évangile ?

Etre nous-mêmes. Ne pas vivre dans une espèce de schizophrénie vie normale/vie chrétienne, monde/église, semaine/dimanche (ou samedi pour certains). Ne pas changer de look, d’attitude ou de langage en fonction des lieux, des moments ou des personnes. Pour ma part, je refuse de parler un langage « religieux », que je sois à l’église ou en dehors, avec un chrétien ou un incroyant. Cela demande peut-être un effort de (ré)éducation, mais je crois que nous devons essayer de parler « normalement », naturellement, en toutes circonstances. Sans en rajouter, sans être grossier, sans utiliser des expressions à la mode, sans nous transformer en rappeurs, en gens « super cools », seulement pour donner l’impression d’être « comme tout le monde ». Jouer un rôle, un personnage qui n’est pas le nôtre, c’est être hypocrite. C’est valable aussi bien quand nous voulons jouer au parfait chrétien dans notre apparence et notre langage, que quand nous nous « diluons » dans le monde. 

14) Agneau (de Dieu, Agneau immolé) 

« A l’Agneau de Dieu soit la gloire* ! » 

Dans notre société bassement matérialiste et massivement urbanisée, l’agneau n’est même plus considéré comme un petit animal laineux et bêlant, né d’un papa mouton et d’une maman brebis. Nos contemporains s’en fichent complètement : pour eux, ce n’est que de la bidoche, fraîche ou surgelée, empaquetée dans des barquettes en polystyrène, made in France or New Zealand. L’agneau pascal, c’est soit un gigot, soit une épaule ! Bon, cessons nos vociférations misanthropiques. Après tout, les Hébreux étaient des éleveurs de moutons et de fins consommateurs de viande ovine. Jésus lui-même a mangé de l’agneau lors de son dernier repas (eh non, il n’était pas végétarien !). Et s’il se faisait appeler l’Agneau de Dieu*, c’est parce qu’il savait qu’il allait être immolé, c’est-à-dire sacrifié, comme l’étaient les agneaux à cette époque dans la religion juive. Une image très parlante en son temps et qui peut encore nous interpeller, avec un minimum de réflexion bien sûr. Allons, je suis sûr que vous en êtes capable ! 

55) Canaan 

« Dans les églises, on parle le patois de Canaan. » 

Canaan, c’est la Terre promise au peuple d’Israël. Nous en utilisons, si on peut dire, le patois. Ce qui ne veut pas dire que nous parlions hébreu. Quoi que... 

85) Croire 

« Non, tu crois ? J’y crois pas ! » 

Eh oui, Dieu*, Jésus*, le Ciel*, la résurrection*, etc., nous y croyons ! C’est-à-dire que nous considérons que ça existe, que c’est vrai. Croire, en patois de Canaan, c’est tout le contraire de douter. Tu crois ? Oui ! Dans le monde, vous déformez tout, vous bradez le sens des mots. Nous, nous gardons le sens premier et authentique du langage biblique* et évangélique*. Donc quand nous disons « je crois », cela veut dire « j’en suis sûr ! » et non « peut-être... » 

Se faire comprendre des autres, leur faire comprendre dans leurs mots le message de l’Évangile, suppose l’apprentissage de l’écoute de l’autre, le culte de l’empathie, l’adaptation à l’autre. Votre expérience en la matière…

Je suis comme tout le monde, je ne suis pas parfait et je commets des erreurs. Mais en tout cas, j’essaye de me mettre à la place de mon interlocuteur. Quand je parle de la Bonne Nouvelle à un incroyant, je pèse chaque mot en me demandant « est-il capable de comprendre ce que je suis en train de lui dire ? » Je prie Dieu intérieurement de me donner les paroles justes, dans un langage accessible et je fais le maximum pour utiliser à chaque fois le mot le plus simple, le plus « parlant » possible pour un homme, une femme ou un jeune du XXIème siècle. En d’autres termes, j’essaye de parler en « français courant », voire « fondamental », plutôt qu’en Segond 1910 ou en Darby. J’évite soigneusement le patois de Canaan et tout langage savant. En tant qu’écrivain et communicant, je suis convaincu que nous pouvons exprimer des notions très compliquées, dans un langage compréhensible de tous. Et je me rends même compte que plus c’est simple, plus c’est beau à lire ou à entendre ! Et puis j’essaye d’écouter plus que je ne parle : une bonne communication, c’est 80 % d’écoute. Donc seulement 20 % pour faire passer « mon » message. Mon interlocuteur a plus besoin d’être entendu que de se faire assommer d’arguments. 


Quand bien même on réduirait la distance avec l’autre et réussisse à lui faire passer le message de manière compréhensible, est-ce à dire qu’on a une garantie de résultat ? Même si la communication était d’une limpidité évangélique, elle pourrait ne pas passer ? Le destinataire du message a toujours la liberté d’achopper ? Le christianisme demeure quoi qu’il en soit source de contradiction et le message de la croix folie ou scandale selon le cas. Aujourd’hui encore.

C’est hélas vrai : même Jésus, Pierre ou Paul, les champions de la communication, n’ont pas converti 100 % de leurs interlocuteurs, loin de là. Et en même temps, c’est mieux ainsi : s’il suffisait d’adopter des « techniques de com » pour atteindre à coup sûr les incroyants, cela voudrait dire que l’Esprit de Dieu et la liberté de l’homme n’auraient plus aucune place dans le salut. Cela nous transformerait en commerciaux de l’Évangile. Les facs de théologie seraient remplacées par des écoles de commerce, et les chrétiens en VRP de la foi. Non, même si la communication a sa place dans la propagation du message, elle n’est pas le message. Pas plus qu’une bonne communication ne garantit la réussite d’une marque, tous nos efforts pour mieux communiquer ne peuvent garantir l’acceptation de la Croix par tous nos contemporains. Pas plus aujourd’hui qu’au temps de Jésus.


* Titulaire d’un DEA en Histoire des religions et d’un diplôme d’État en communication. Écrivain/biographe et communicant sur www.monhistoire2.com, auteur notamment d’un Dictionnaire patois de Canaan/français en 333 définitions (disponible chez Lulu.com, à la CLC, à la Maison de la Bible et à la librairie L’eau vive de Genève). [Attention : plus disponible en e-book, mais uniquement en format papier]. Extraits de ce livre sur cette page.

Toute remarque et tout courrier à propos d'EN ROUTE sont à adresser à En route - Tous droits réservés © UEEMF 2016