Enseignement

Comment lire les Évangiles

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Du 24 au 27 octobre 2002, le professeur Linda OYER a donné dans les EEM de Colmar et de Muntzenheim (Haut-Rhin) une série d'enseignements sur le thème: «Comment lire les Évangiles». Voici 

la première partie du résumé:

Les quatre Évangiles sont tous différents, sans être contradictoires : chacun nous dresse un portrait différent de Jésus. N'importe qui peut lire ces quatre Évangiles, mais pour mieux y arriver, voici quatre principes à appliquer.
1. reconnaître et comprendre l'arrière-plan de l'Ancien Testament :
Dans le texte qui se trouve en Mt 23.5, Jésus parle des scribes et des pharisiens qui ont de longues franges à leurs vêtements. Ils le font parce qu'ils appliquent littéralement le texte de Nb 15.37-41, qui commande aux israélites de se faire des franges à leurs vêtements pour se souvenir des commandements et les mettre en pratique. L'intention de ces scribes et de ces pharisiens est donc de « grandir en obéissance». Le même verset (Mt 23.5) parle également de «larges phylactères». Selon la même logique, l'intention de ces scribes et de ces pharisiens était de mieux se rappeler des commandements de Dieu et de lui obéir davantage. Cet exemple est évident, mais il y en a de plus subtils.
Par exemple, considérons le texte de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine (Jn 4). Cette rencontre rappelle plusieurs rencontres dans l'AT : celles entre Isaac et Rébecca, Jacob et Rachel, Moïse et Séphora, etc. Bien sûr, il n'y a pas de mariage entre Jésus et la femme samaritaine, mais spirituellement Jésus est l'époux (Jn 3.29-30).
Mais ici, la femme est Samaritaine, étrangère et non-vierge. Or à l'époque, les Juifs méprisaient les Samaritains ; en tant qu'étrangère cette femme ne faisait pas partie du peuple élu et sa non-virginité faisait d'elle une femme impure. On ne peut que difficilement avoir « pire » pour un Juif, mais Jésus la traite avec amour et respect ! Jésus s'associe non avec la pureté, mais avec quelqu'un de méprisé et impur.
Voyons le deuxième principe.
2. Prendre en considération la juxtaposition des textes :
Quand un évangélistes juxtapose deux récits, il nous présente un certain portrait de Jésus. Ceci se voit particulièrement dans l'Évangile de Luc. Prenons par exemple le texte qui se trouve en Luc 10.27. Ce texte nous parle d'aimer Dieu et son prochain comme soi-même, puis suivent le récit du « bon Samaritain » et celui de Marthe et Marie : y a-t-il un lien entre ces textes ?
Marthe est en train de servir son prochain. Le problème se situe dans la façon de le faire. Nous apprenons que Marthe avait l'attention détournée par les multiples tâches du service (40) et qu'elle était intérieurement et extérieurement agitée (41). Et puis le verset 40 nous dit que Marthe survient (le terme grec exprime quelque chose de soudain), met en doute l'amour et la sollicitude de Jésus puis lui dicte ce qu'il doit faire. En quelque sorte, elle a oublié qui est Jésus. De cette histoire, nous apprenons que le service de notre prochain ne doit pas détourner notre attention de l'écoute de Dieu. Puis Luc place le «Notre Père», qui indique que pour prier dans la bonne perspective il faut aussi écouter.
Voyons un autre exemple : le texte de Mc 8.22-26 raconte la guérison d'un aveugle en deux temps. Ce récit se trouve seulement dans l'Évangile de Marc et c'est le seul qui raconte une guérison en deux étapes.
Si on prend ce texte seul, on pourrait en déduire que Jésus a manqué de puissance ici, ou bien que Jésus nous touche toujours deux fois. Mais si on relie ce texte avec ce qui est avant ou après, la déduction est différente. En effet, au début du chapitre, nous trouvons le deuxième récit de multiplication des pains, les pharisiens qui demandent un signe, puis l'épisode du pain et du levain (dont doivent se garder les disciples), avec au verset 18 la remarque de Jésus que les disciples ont des yeux mais ne voient pas. Les disciples avaient bien sûr des yeux, mais ne «voyaient» pas encore Jésus clairement.
Si nous regardons ce qui se trouve après le texte de la «guérison en deux temps», Jésus demande aux disciples : «Qui suis-je?» et Pierre répond : «Tu es le Christ» (sans rajouter : « le Fils de Dieu » comme Matthieu le fait
dans son Évangile). D'après lui (et d'après la plupart des Juifs), le Messie devait venir instaurer un pouvoir politique. Marc voulait donc en fait mettre en évidence qu'il n'était pas le type de Messie que les disciples imaginaient et qu'ils ne voyaient pas encore tout à fait clair...
Examinons une autre histoire difficile, celle de la femme cananéenne (Mt 15.21-28). D'emblée, nous remarquons une différence avec le récit parallèle de Marc : Matthieu ne dit pas «syro-phénicienne», mais «cananéenne», adjectif peu courant et utilisé surtout pour désigner des ennemis d'Israël. L'attitude de Jésus envers cette femme est ensuite très étonnante : il fait silence et ne lui répond pas un mot. Devant son insistance, Jésus finit par lui dire : «Il n'est pas bien de prendre le pain aux enfants et de le jeter aux petits chiens» ! La femme ne se laisse pas «décourager» par cette comparaison désobligeante et répond : «Les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres », ce qui provoque l'admiration de Jésus, qui souligne la foi de cette femme non-juive... Ceci s'accorde avec le but que poursuit Matthieu tout au long de son Évangile : montrer que les païens peuvent être acceptés par Dieu. En effet la généalogie de Jésus (chapitre 1), la visite des mages païens (chapitre 2), le récit du centenier (Mt 8.5-13), etc. puis au chapitre 15, l'affirmation de Jésus que la pureté vient du coeur, tous ces textes tendent vers ce but.
Penchons-nous encore sur un dernier exemple d'application de ce principe, avec une histoire intercalée dans une autre : le récit de la résurrection de la fille de Jaïrus (Mc 5.21-43), avec au milieu l'histoire de la femme à la perte de sang (versets 25 à 34). Le récit met clairement en parallèle la fillette - âgée de 12 ans - et la femme - malade depuis 12 ans. On peut opposer Jaïrus à cette femme : elle est faible, isolée, exclue, probablement seule (puisqu'elle a dépensé tout ce qu'elle avait), alors que Jaïrus est un haut responsable - donc bien placé, aisé, en bonne santé. De plus c'est un homme, il ne fait pas sa démarche par derrière ­ en secret ­ mais il aborde Jésus face-à-face et lui demande de venir.
Mais Linda OYER propose plutôt de comparer Jaïrus à Jésus (puisque le texte suggère la comparaison de la fillette avec la femme). En effet, Jaïrus appelle sa fille «petite fille», le même mot que Jésus emploie au verset 34 pour désigner la femme (« fille »), alors qu'il appelle «enfant» la fille de Jaïrus (il utilise un autre mot grec). Cette appellation « fille » pour la femme à la perte de sang évoque l'affection qu'éprouvait Jésus pour elle : le souci que Jaïrus a pour sa fille est identique à celui que Jésus a pour la femme. Cette juxtaposition met donc en relief que Jésus n'est pas seulement une source de puissance, mais une véritable personne : il s'arrête pour dialoguer avec cette femme et veut une rencontre authentique avec elle
A suivre
Christian BURY