Point de vue

Islam — Et si on interdisait les prédications en anglais ?

Par Henrik Lindell


Décidément, la laïcité donne des idées saugrenues à certains : Jean-François Copé aimerait interdire aux musulmans les prêches en arabe. Henrik Lindell, journaliste à Témoignage Chrétien, trouve l’idée inquiétante et plus encore contraire aux droits humains fondamentaux.

Pas de prêches en arabe ? 

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Interdire les prêches en arabe. Telle est une des nombreuses « solutions » esquissées par Jean-François Copé pour résoudre les « problèmes de l’islam en France ». D’après nos informations, le secrétaire général de l’UMP se serait notamment inspiré de Thierry Mariani, secrétaire d’État chargé des Transports. Ce dernier défend une thèse selon laquelle les musulmans devraient avoir le droit de parler seulement le français dans leurs lieux de culte : « Par définition, pour bâtir un islam de France, le français doit être la langue employée dans les mosquées. »

Derrière ce souci culturel et linguistique de Jean-François Copé se cachent deux obsessions difficilement conciliables avec les religions en général et l’islam en particulier.

Pas de mélange entre religion et politique

La première est celle de vouloir contrôler la pratique et le rite d’une religion en faisant intervenir l’État. Et la droite au pouvoir, et une partie de la gauche, voudraient « intégrer » et « encadrer » l’islam, par exemple en promouvant des organisations représentatives, en proposant des financements pour des formations d’imams, en réglementant certaines pratiques.

Parole de sagesse

« D’une manière générale, les questions religieuses sont à manier avec beaucoup de précaution. Car la religion divise autant qu’elle unit, tant dans la majorité, que dans l’opposition. » Odon Vallet (DNA)


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Ce mélange entre religion et politique qui ne dit pas son nom et qui est peut-être défendable d’un point de vue purement sociologique - mais la religion, ce n’est pas que de la sociologie… - est en flagrante contradiction avec l’esprit de la loi sur la laïcité de 1905. Celle-ci est très claire : l’État ne doit pas s’occuper de la religion, un point c’est tout.

L’uniformité ?

La deuxième obsession est celle, typiquement française, selon laquelle il faudrait que tout le monde parle la même langue, même quand il prie.

Le principe peut sembler acceptable dans le cadre du christianisme. Ses textes fondateurs sont déjà écrits en plusieurs langues différentes (hébreu, araméen et grec) et on ne cesse de traduire la Bible chrétienne en versions différentes pour qu’elle puisse être entendue et comprise dans n’importe quelle langue.

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L’islam ne fonctionne pas ainsi. Une langue particulière tient un rôle absolument fondamental : l’arabe. Cette langue vient de la religion, puisqu’on la doit au Coran, qui, pour la tradition islamique, est « Le » livre qui transcrit la révélation de Dieu lui-même reçue par le prophète Mohammed. À la rigueur, on pourrait presque dire que la langue arabe existe aujourd’hui grâce à l’islam. Le fait de vouloir interdire les prêches dans cette langue-là ne peut être compris que comme une provocation par les musulmans. Car comment peut-on donner un enseignement pertinent sur le Coran sans jamais s’exprimer en partie en arabe ?

Gallicanisme

Comme cela était hautement prévisible, plusieurs organisations musulmanes ont réagi aux propos de MM. Copé et Mariani. Dans un communiqué du 4 mars, Dalil Boubakeur, recteur de l’Institut musulman de la Mosquée de Paris, met en avant le fait que le prêche le vendredi fait partie de la liturgie solennelle musulmane en langue arabe.

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L’État est censé tolérer (et donc autoriser) ce type de liturgie, comme il respecte le latin pour certains rites pour certains catholiques, l’hébreu pour les juifs, l’anglais pour certains anglicans et certains évangéliques. Si l’État décidait qu’il fallait changer de langue pour les musulmans le vendredi, il ne respecterait plus la loi de 1905.

Le recteur Boubakeur précise lui-même que « de nombreux cultes en France sont pratiqués dans leurs langues : l’allemand, le latin, le russe, l’hébreu, le grec, l’arménien, etc. Ces liturgies dans des langues autres que française, considérées comme partie intégrante de l’exercice du culte, ne peuvent souffrir d’une ingérence de l’État conformément à la loi de 1905 ».

Évoquant l’éventuel risque d’une obligation de parler exclusivement le français dans les mosquées, Boubakeur fait le parallèle avec le gallicanisme. Celui-ci, catholique, établissait que le français devait être la seule langue autorisée pour les messes. Et ceci en signe de soumission de l’Église au roi Louis XIV. D’après le recteur de la Mosquée de Paris, « cette tradition gallicane fut enterrée avec l’avènement de la loi de 1905 sur la laïcité ». Et de poser, avec un brin d’ironie, cette question : « Faudra-t-il la [tradition gallicane] ressusciter en 2011 pour l’Islam et les musulmans ? »

On peut répondre au recteur. Ce n’est évidemment pas par gallicanisme, mais par inculture et par mépris que Jean-François Copé et ses amis amateurs de « débats » proposent l’interdiction de l’arabe dans les prêches.

Absurdité et violence des propositions

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À cela, ils ajoutent une forme d’insulte puisqu’ils suggèrent que l’utilisation même de l’arabe serait porteuse d’un danger pour la République. Peut-on sérieusement penser que le fait de ne pas parler français, mais plutôt arabe, dans le cadre de la pratique d’une religion, serait un comportement suspect ? Quel est donc le fondement de cette inquiétude ? L’arabe – ou le fait d’être non francophone en France – est-il criminogène ? Mais, de toute façon, peut-on vraiment prouver que les islamistes réellement existants et réellement dangereux — il y en a, en effet - sont moins francophones que les musulmans respectueux des règles de la République ? Les agents de renseignements qui surveillent déjà les milieux intégristes musulmans sont-ils incapables d’analyser les prêches en arabe ? Intègre-t-on mieux les musulmans non-Français en leur interdisant la possibilité d’utiliser une langue qui leur est importante sur le plan spirituel ?

Pour se rendre compte de l’absurdité et de la violence des propositions de Copé et ses amis, imaginons qu’on interdise les prédications chrétiennes dans une autre langue que le français. Dans certains milieux évangéliques, on crierait au scandale. Et quid des messes catholiques en polonais, portugais, lingala ? L’Église luthérienne suédoise dans le XVIIe arrondissement de Paris serait obligée de passer à la langue de Calvin… Quelle rigolade !

Mais cela ne risque pas de se produire. Seul l’islam est visé. Seul l’islam intéresse — et ce n’est qu’une façon de parler - le gouvernement.

Une chose est sûre : si on voulait donner un cadeau aux islamistes, on ne s’y prendrait pas autrement. Le discours intolérant et intolérable de Jean-François Copé sur l’islam fournit un excellent prétexte d’agir pour les véritables ennemis de la République. Le fait même que l’UMP ne s’intéresse qu’à l’islam est la preuve qu’il y a bien une discrimination.

Les vrais musulmans auront appris une fois de plus qu’il y a deux fronts à mener : celui contre l’islamisme violent et celui contre l’islamophobie rampante de trop de Français. Pas évident. Nous devons les aider à mener cette lutte, car nous avons tous quelque chose à y gagner.

6 mars 2011

Publié initialement dans Témoignage Chrétien et publié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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